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mardi 14 décembre 2010

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Thomas

« - Thomas ! Thomas ! Qu’es ce tu fous bordel on va être en ret…mais t’es cinglé ou quoi ? Pourquoi tu t’es sapé comme ça ?
« - Pour picoler gratis.
« - Quoi ?
« - Je te parie tous les coups que je vais boire ce soir que non seulement je sors habillé comme ça dans la rue mais qu’en plus je rentre en boîte sans problème.
« - Vas y mais t’es fou ou quoi ?! Tu vas nous pourrir la soirée avec tes conneries on va se faire refouler de partout et tout le monde va se foutre de notre gueule.
« - Mais non ! Aller bouge, on va être en retard. »
Aussitôt dans le rue, Fred du avouer que seule Thomas était capable de faire ce genre de truc sans vaciller le moins du monde sur ses bases. A aucun moment le doute ou la peur du ridicule ne sembla effleurer l’esprit de son ami. Au contraire même, le fait d’être habillé comme un espèce de dandy tout droit sorti d’une boite de peinture en tempête lui donnait une dimension supplémentaire. Et là où la plupart aurait eu l’air d’être déguisé, lui paraissait étonnement classe. Thomas était un acteur né il fallait bien le reconnaître. Un de ces types que peu de choses pouvait désarçonner. Il prenait un malin plaisir en revanche, à provoquer son entourage pour voir la réaction des gens. Car s’il c’était habillé de la sorte ce soir, ce n’était pas pour combler un désir criant d’exister ou de se rendre intéressant. Thomas se foutait complément du regard des autres. Leurs avis comme le jugement qu’ils allaient porter sur lui lui importait peu. Ce n’était pas non plus par goût pour la mode. Il trouvait même les gens qui s’affichaient de manière trop outrancière sous ce jour complètement ridicule. Non, ça n’avait rien à voir avec tout ça. La provocation et la joie irrépressible de sentir se cristalliser autour de lui un certain malaise suffisait à son bonheur.
« - Faut qu’on aille acheter des clopes, j’en n’ai plus ! » dit-il en froissant négligemment le paquet dont il venait de tirer l’ultime cigarette.
« - On n’a qu’à s’arrêter au Globe. C’est à deux minutes et puis comme ça on se jettera un godet en attendant l’heure pour rejoindre Pauline et Thierry. »
Ils s’assirent directement sur les banquettes en skaï pourpre en entrant à droite. La Globe était un bar tout ce qu’il y avait de plus banal, sans personnalité particulière, avec son mobilier bon marché, son panel de couleurs criardes autour de la caisse, son patron moustachu et sa clientèle d’habituée. Evidemment l’accoutrement de Thomas fit l’effet d’une bombe sourde et leur entrée fit baisser d’un ton le temps d’une brève seconde, la plupart des conversations :
« - Je pense qu’ils nous prennent pour des tapettes. » Glissa discrètement Fred à l’oreille de Thomas au moment de s’asseoir.
« - C’est sûr que si jamais tu continues à me susurrer dans l’oreille comme ça ils vont avoir de quoi. Tu veux boire quoi ?
- Ben…ch’ais pas…une bière.
- Tu veux pas une mente à l’eau non plus ?
- Qu’est ce tu prends toi gros malin ?
- Un ricard.
- Alors va pour un ricard connard. »
Thomas se retourna le sourire aux lèvres et se dirigea sans hésiter vers le comptoir, poussant la provocation jusqu’à accomplir un petit pas de danse discret. Dans un coin, un type énorme le fixait d’un air désabusé. Son visage rouge et bouffi en disait long sur la rude vie d’alcoolique qui était la sienne. Flamboyant de jeunesse et d’insolence, Thomas commanda ses deux ricards, s’alluma une cigarette, demanda au patron de monter un poil le volume de la musique et tout en se retournant vers Fred qui éclata de rire, lui balança un clin d’œil plein de malice. La soirée s’annonçait dantesque. Tom, était dans une forme hors norme.

mardi 23 novembre 2010

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Sur un petit air de funk

Sur un petit air de funk, un type surgit de nulle part et investit la piste de dance. Il n’avait absolument rien de sexy et même pour tout dire, son look frisait le ridicule. Une vielle veste cintrée en velours épais couleur marron, agrémentée d’une chemise à fleur bleue foncée surmontait un pantalon moulant vert dans lequel ses jambes maigres étaient enserrées. Ses cheveux mi-longs blond et dru, coiffés en broussaille, couvraient jusqu’à son regard. Et pourtant, quelque chose d’éminemment élégant se dégageait de l’ensemble. Peut être était-ce du au foulard de flanelle rouge qui entourait le cou de l’homme et qui lui donnait un air terriblement aristocratique. Toujours était-il qu’Ondine avait son regard attirée par lui sans qu’elle ne sache vraiment pourquoi. L’heure tardive associée aux nombreux verres qu’elle avait bu depuis son arrivée devaient sûrement contribuer à cette étrange attirance. La lumière tamisée du club et le son travaillé que le DJ posait, créait une ambiance joyeuse. Assise sur une banquette rouge confortable, elle entendait les rires de ses amies derrière elle.
« - Oh la touche du gars t’as vu ça ? Il croit que c’est carnaval ou quoi ?
- Peut être mais lui au moins il ressemble à personne. Regarde tous les autres. Nous compris. On dirait qu’on est en uniforme tellement nos fringues se ressemblent. C’est presque aussi flippant que de voir ce type avec son look euh…approximatif on va dire.
- Enfin quand même, répliqua Emma, une belle blonde toute en noir qui s’astreignait à être toujours impeccablement coiffée, faut pas trop exagéré non plus. Il aurait pu au moins faire un effort sur les couleurs. »
De nouveau Ondine tourna son regard vers l’objet de leurs médisances. Elles ne devaient pas être les seules à balancer sur lui. Elle devinait dans les regards perfides des tablées alentours les nombreux missiles verbaux dont devait être victime le danseur. Malgré tout, elle n’arrivait à déscotcher son regard de lui. Quelque chose dans sa gestuelle, était terriblement sensuel. Les morceaux s’enchainaient. L’alchimie se répandait dans l’air, enveloppant Ondine. Elle était hypnotisée, captivée par la scène qui semblait ne pas vouloir s’arrêter, s’intensifiant un peu plus à chaque minute. Le garçon battait au rythme de la musique, une sorte de rythmique extatique envoutant sans chercher à la faire, Ondine. Il y avait de la magie dans les gestes de ce type. Sans réfléchir, elle se leva et se dirigea vers lui. Elle voulait faire partie du film, entrer dans la danse, ne plus être exclue du cercle, pénétrer à plein corps dans cette histoire qui se jouait devant elle. Elle savait ses mouvements habituellement gourds mais poussée par l’alcool et le désir fou de partager ce moment avec cet homme, elle vint se planter à quelques centimètres de lui et sans réfléchir, uniquement portée par un instinct animal qu’elle n’avait jamais senti en elle auparavant, elle commença à se déhancher langoureusement. Immédiatement elle se sentit bien. Happée par le rythme, elle laissa tomber les préjugés qui pesaient habituellement si fort sur elle, l’empêchant d’agir librement. Un poids s’était soudainement dissout au fond d’elle. Guidée par ce maître issu des ténèbres, elle s’enferma complètement dans son bien être, ondulant pour répondre aux provocations qu’il dirigeait maintenant vers elle. Tout se passait sans se toucher, presque sans se voir. A peine ouvrait-elle de temps à autre les yeux. Elle le sentait parfois si proche qu’elle n’avait même pas besoin de vérifier sa présence. Il était là. Elle le savait. Et puis le charme retomba. Elle sentit qu’elle n’était plus accompagnée. Elle ressentit la même sensation que si elle c’était retrouvée nue au centre de la piste au milieu de tous ces corps habillés. Le sentiment d’être l’objet de tous les regards l’envahie comme une marée glacée. Discrètement ses déambulations rythmiques s’apaisèrent, ses gentes se firent moins précis. Elle ralentit puis ouvrit les yeux. L’homme avait disparu. Comme si son train venait d’arriver en gare, elle quitta la piste de danse. Elle tenta de chercher dans les recoins sombres celui qui avait été le temps d’un fantasme, son double dansant. Mais rien. Elle n’insista pas.
« - Ben dis donc ça faisait des lustres qu’on t’avait pas vu danser comme ça. T’as enflammé le danse floor poupée, lui lança Emma à mi-chemin entre sarcasme et admiration. C’est monsieur Zarbie qui t’as inspiré comme ça ?
Ondine marqua un temps d’hésitation. Puis elle laissa tomber :
« - Pas du tout. J’avais envie de danser c’est tout. Après tout on est là pour picoler mais pour danser aussi je me trompe ? »

samedi 23 janvier 2010

J'irai mourrir au Kalahari

Sur le tard.

C’était un homme dont la vie était derrière lui et qui se rendait compte maintenant, à cet instant grisonnant, qu’il aurait eu s’il avait voulu, les moyens de faire ce dont il avait toujours rêvé. Il aurait eu. Mais il était trop tard. Il avait hésité trop longtemps, repoussant incessamment au lendemain le moment de commencer. Restant sur le bord, prêt à plonger, mais préférant flâner, travailler, discuter, courir, danser, lire, nager…Et maintenant il était vieux et faible. La vie ne courrait plus dans ses veines que par habitude. Il la sentait fuir par saccades essoufflées, mue par un cœur qui poussait les wagons d’un train dont les rouages se grippaient chaque jour plus fort. Mais ce matin, assis sur sa terrasse à regarder la mer, ce n’était pas ça qu’il trouvait le plus triste. Ce n’était pas sa mort proche ou le ressenti sinueux de vie fuyante qui l’accablait. Ce qui lui coupait la respiration était de réaliser qu’il n’avait même pas essayé.
Ses mains tremblantes s’avancèrent pour se saisir de sa tasse de café. L’air doux du printemps tout juste revêtu des senteurs chaudes de la mer tranquille qui babillait à quelques mètres de là n’arrivaient pas à lui redonner un semblant de joie. Il ne pouvait plus que constater et cet état rigide le figeait. Ça n’était pas la première fois pourtant qu’il se disait qu’il aurait pu au moins tenter, ne serait-ce qu’une fois, de se lancer sur les chemins de cette pratique. D’autant que celle-ci ne demandait ni talent ni préparation particulière. Non. Il lui aurait juste suffit d’un peu de volonté et d’assiduité à l’effort, le tout assis chez lui, sans bruits et sans regards opportuns pour le juger. Il aurait alors pu se lancer, même au hasard, même mal, sans que cela ne gêne personne. Un geste neutre qui se serait perdu dans le quotidien mais qui lui aurait permis d’effleurer la passion. Il aurait pu le faire. Il aurait du le faire. Le faire pour être déçu, seul et pouvoir constater que franchement oui, il n’était pas fait pour ça.
Mais même pas. Il n’avait même entamé cette démarche égoïste là. Il était resté assis aux portes de ses désirs, préférant se dire que plus tard il trouverait le temps, sûrement. Et puis plus tard était venu. Maintenant il savait qu’il était trop tard. Trop tard même pour simplement s’amuser. Bien sûr il ne serait jamais devenu un artiste de renommé international, là n’était ni la question, ni son ambition. Très tôt il avait compris qu’il n’avait pas en lui, cette profondeur, cette intensité que nécessite le sacerdoce artistique. Mais il aurait pu en frôler l’attribut. Cela, lui aurait suffi. Il se serait essayé, il aurait vu ses limites et avec elles, il aurait pu jouer. Même à son âge, accompagné de ses mains flageolantes et de ses yeux flous, il aurait pu continuer à tâtonner pour passer le temps. L’art offre cet avantage que sa pratique n’impose pas spécialement de frontières. Tout n’y est qu’affaire de ressenti, de plaisir et celui-ci se cultive y compris dans la solitude et l’égoïsme.
Et aujourd’hui plutôt que d’être assis là à attendre, s’il c’était donné la peine un peu plus tôt dans sa vie, s’il avait été moins attentiste, il aurait pu continuer de s’offrir un peu de rêve. Sans devenir de l’art, tout ce temps passé se serait mué tranquillement en une habitude aussi obsolète que nécessaire. Une habitude dont il aurait pu aujourd’hui encore nourrir ses journées.
Ses enfants auraient gentiment continué à l’admirer pour lui faire plaisir. Il se serait plu à rêver que peut-être une fois mort, les gens découvriraient son grand œuvre et comprendraient enfin sa démarche. Tout en sachant parfaitement au fond de lui que sa production finirait invariablement dans l’oubli. Mais s’endormir avec des perspectives d’éternité artistiques même vaines, l’aurait sûrement tranquillisé un peu. Certes il n’avait manqué de rien dans sa vie, mais s’imaginer aux portes d’une gloire posthume avait encore quelque chose de rassurant même pour un mourrant. S’il n’avait pas été malheureux, le sentiment que tout n’était pas tout à fait complet et qu’il y était un peu pour quelque chose, le froissait. Et à son âge les froissures prenaient rapidement des allures de cassures irréparables.

dimanche 10 janvier 2010

J'irai mourir au Kalahari

Froid

Il neigeait. La neige nous tombait dessus comme de gros morceaux de ciel bruts et humides. Il ne s’agissait pas de légers flocons duveteux venant délicatement nous effleurer le visage, donnant aux alentours cette teinte hivernale, glaciale et gaie, que l’on peut imaginer dans les contes de noël. Non. Il s’agissait de gifles lourdes et continues assénées par l’hiver, l’imposition brutale d’une nécessité climatique exempte de toutes justifications, soutenue dans son forfait par la poigne malveillante d’un vent acariâtre. Depuis plus d’une heure, j’avais le sentiment que nous évoluions sous une cascade silencieuse, une cataracte continue et tenace. Mais au lieu que l’eau ne nous inonde et ne finisse par continuer sa route, guidée par le cour de la rivière, la neige elle, s’entassait tout autour de nous, pesante, omniprésente, s’accrochant à nos épaules comme une mauvaise gale, s’imposant sournoisement jusque dans le tréfonds de nos cerveaux dans ce suintement à peine audible et pourtant si caractéristique, ce bruit fait de crissements microscopiques qui dévorait l’ouïe, filtrant les sons alentours comme pour en retenir ce qu’ils auraient pu en rester encore de rassurant. Evoluant dans ce mur mouvant qui nous privait aussi bien de la vue que de l’espoir, je sentais fondre en moi au fur et mesure que la douleur montait dans mes jambes, la force qui m’avait fait tenir jusqu’alors.
La nuit rajoutait à mon angoisse. Autour de nous, tout était calme. Tout était terriblement calme. A quelques pas devant moi, je devinais à peine mon compagnon d’infortune. Ma vie dépendait de lui. Je ne savais plus ni où j’étais, ni où j’allais. Depuis plus de deux jours que nous marchions ensemble, je m’en étais remis complètement à lui, me contentant de suivre le fil d’Ariane éphémère qu’il me traçait comme un automate condamné à répéter bêtement les mêmes gestes sans significations. Un pas puis un autre. Le regard rivé sur le sol meuble pour ne surtout pas contempler l’étendue angoissante qui nous entourait. Un arrêt de temps à autre. Deux ou trois cris rauques échangés. Juste pour vérifier que le si le corps fonctionnait encore, l’esprit lui, était toujours là aussi. C’est qu’il y avait de quoi devenir fou à marcher comme ça dans ce désert clair et infini. Il y avait de quoi devenir fou à ne plus savoir ainsi si chaque pas vous rapprochez d’une issue fatale ou vous éloignait de la mort. Il y avait de quoi devenir fou à se dire qu’on ne vivait plus que pour le pas d’après, puis celui d’après qui entrainait celui d’après sans que l’on sache si le suivant suivrait. Et pourtant, sans vraiment d’explication, il suivait perpétuant la fuite ou l’avancée.
La nuit se renforçait maintenant, resserrant un peu plus l’étau du froid autour de nos flammèches de vie. Les grands arbres aux branches appesanties formaient une haie d’honneur bien droite à notre équipée folle. Ils attendaient là, calmes et statiques, que la neige parte et libère par élans saccadés leurs bras verts. Nous, il nous fallait marcher. Tout droit. Et surtout ne pas s’arrêter. Surtout pas la nuit, de peur que ses pièges ne nous figent à jamais. Cette nuit sournoise qui drainait dans son cortège sombre la main de la glace, illuminée par les yeux vitreux des bêtes avides et insaisissables. Avec la fuite du jour, je sentais l’angoisse me manger le ventre.
Il nous fallait une lumière. Une petite lumière chaude et jaune. De cette couleur qui annonce le calme de la maison et la chaleur du foyer. Parfois entre des branches basses, une étoile de sa lueur froide nous trompait le temps d’une seconde. Le cœur se mettait à battre, le torse se bombait. Et puis l’erreur nous hurlait son infamie à nos visages parcourus de crevasses et sans même que nous échangions le moindre râle, nous reprenions notre avancée métronomique. J’avais froid. Mortellement froid.

samedi 28 novembre 2009

J'irai mourrir au Kalahari

Lutins.

« - Monsieur ? Monsieur ? Hein les arbres ils parlent aux gens ? Et entre eux aussi. Hein c’est vrai ? »
En ce début d’après-midi brûlante, je m’étais légèrement endormi sous un des arbres du parc. J’étais venu pour lire un livre que j’avais commencé il y avait des lustres et pour trouver un peu de fraîcheur aussi. Mais j’avais rapidement sombré dans le sommeil, bien avant même d’avoir lu une page dans son intégralité. La nuit courte et festive de la veille couplée à une chaleur accablante et à ce mauvais roman à l’histoire aussi saugrenue qu’alambiquée avait eu raison de ma faible volonté à rester éveillé. Je m’étais donc laissé complètement aller dés les premières attaques de la sieste, heureux quelque part, qu’elle arrive si vite.
De toute façon dés en partant de chez moi je me doutais bien que transporter ce livre de mon appartement à la pelouse du parc n’allait pas le rendre beaucoup plus attrayant. Mais l’idée d’être juste assis sans rien avoir à faire d’autre que regarder les gens passer m’angoissait. Alors j’avais pris ce bouquin histoire de me donner un peu de contenance. Un peu comme j’aurai pris une paire de palme pour aller à la plage, tout en sachant pertinemment que je détestais m’en servir.
Bref, mollement avachi le long du tronc, tentant sans trop y croire de garder un minimum de dignité en lisant et relisant quinze fois la même phrase, j’avais finis par me laisser entraîner par mes propres histoires, bien plus intéressantes. Je naviguais donc dans cet étrange entre monde dans lequel on croit que l’on dirige ses rêves, espace irréel où l’on est certain d’être le maitre de ce qui arrive jusqu’à ce que le réveil vous saisisse et que vous réalisiez à quel point vous étiez enlisé profondément dans le sommeil, loin, bien loin des rives de la réalité.
Moi mon réveil ce jour-là s’incarna en un petit garçon blond au visage parfaitement innocent et au regard fort sérieux. Il devait avoir cinq ou six ans et était accompagné d’une petite fille et d’un autre garçonnet sensiblement plus jeunes. Cet auditoire juvénile me scrutait avec autant d’attention que si j’avais été le dernier survivant sur la terre. Encore enveloppé du brouillard de mes rêveries je bredouillais une réponse pâteuse à propose de cette histoire d’arbre qui parle :
« - De euh…pfff…euh…non. Je crois que non euh…enfin peut être après tout j’en sais rien.
« - Et ils se disent quoi entre eux ? » enchaîna aussitôt mon petit inquisiteur. J’avoue qu’à cet instant la situation me parut un brin surréaliste. Tout en me redressant de mon avachissement pour tenter de reprendre une position à peu prés correct, je jetais un regard circulaire dans l’espoir de voir arriver l’un des parents. Mais rien. Tous les adultes étaient assis sagement sur les pelouses et devisaient entre eux pendant que tous les enfants courraient par grappes dans la touffeur qui les indifféraient. Exceptés les trois miens qui voulaient savoir ce que disaient les arbres aux hommes ou inversement. Un peu pris de cour je balbutiai tout en tentant de rassembler mes idées encore éparpillées :
« - Eh ben ils se disent euh… je ne sais pas moi, la même chose que nous sûrement. Ils se demandent des nouvelles pour savoir si tout va bien par exemple.
« - Et tu crois qu’ils comprennent ce qu’on leur dit ? »
Je n’ai jamais aimé les enfants. Leur spontanéité presque impulsive à poser des questions quasiment avant d’avoir la réponse m’a toujours fatigué, particulièrement chez les tous petits. C’était comme si les réponses importaient peu et que seul comptait le feu nourri de leurs impulsions interrogatives. Je trouvai ça épuisant, tout autant que leur capacité à gesticuler, courir et hurler des heures durant sans aucun moment de pause. J’étais un calme et pourquoi ne pas l’avouer, un mou. Un dilettante qui aimait à marcher d’un pas de sénateur dans la vie et qui appréciait peu d’être bousculé. J’étais très heureux comme ça.
Mais là, cerné par cette cour, adossé à mon arbre avec l’impossibilité de m’échapper et soumis à la question comme si nous étions revenu aux temps de l’inquisition, j’étais l’objet d’une attention trop assidu pour me sentir tout à fait à l’aise. Perdu dans mes conjectures pour trouver une porte de sortie à la fois digne et efficace, je ne vis pas venir l’interrogation suivante :
« - Et qu’est ce qu’il t’as dit à toi l’arbre ? » Autant j’avais été surpris par les autres questions, autant celle-ci me laissa complètement sans voix pendant plusieurs secondes. Mais aucun d’eux ne baissa le regard ou ne sembla envisager l’incongruité de ce qu’il venait de dire. La petite fille insista.
« - Ben oui quand tu faisais dodo tu parlais. On parle pas normalement quand on fait dodo. Ou alors c’est qu’on est fou. T’es pas fou toi hein ?
« - Non ! Non non je ne suis pas fou, répliquais-je en souriant bêtement, enfin pas que je sache en tous les cas, rajoutais-je à voix basse.
- Alors vous vous racontiez quoi toi et l’arbre ? »
Je voyais bien qu’il allait être difficile de me séparer d’eux. J’aurai très bien pu me lever et partir en ignorant leurs questions mais si je n’aimais pas les enfants je n’aimais pas pour autant les savoir tristes, surtout si c’était de mon fait. Mais là vraiment je ne voyais pas ce que je pouvais leur raconter. Je tentais une première esquive en lançant un pathétique mais sans conviction :
« - Rien. On ne c’est rien dit les enfants. On ne c’est rien dit parce que je ne parle pas aux arbres. » C’était comme si chaque mot avait été une gifle ou une punition particulièrement sévère et injuste que je venais de leur infliger. Avec cette phrase je sentais que je venais de briser quelque chose d’important de leur imaginaire. Quelque chose qui avait trait avec la certitude. Leur raisonnement était d’une logique si infaillible qu’il était évident que si je parlais c’était que je parlais à quelqu’un et n’étant entouré de personne au moment même de mon forfait, le seul être potentiellement crédible de recevoir mes confidences était l’arbre sous lequel je me reposais. Face à leurs regards lourds et accusateurs, un malaise me saisit. D’évidence à leurs yeux je mentais. Et être un menteur semblait être une sacrée tare. Je tentais de sourire tout en écarquillant les yeux pour essayer d’amoindrir le choc mais ce fut pire que tout. Je sombrai dans le ridicule accompagné de leur silence soupçonneux en diable. Ils ne bougeaient plus, attendant je ne sais quel revirement de ma part. Celui-ci survint sans même que j’en ai conscience. Guidé par un sentiment de culpabilité et de gêne, je finis par bredouiller presque malgré moi :
« - Non mais euh…C’est que ce qu’on se dit dans ces moments là, c’est un peu secret vous voyez ? » L’énormité de ce que je venais de raconter eut pour effet immédiat de rallumer la joie des bambins. De façon inversement proportionnelle, mon angoisse explosa. Je tentais de réfléchir à ce que je venais de dire pour essayer de trouver un moyen de rebondir mais la petite fille en levant les bras me demanda presque en criant :
- C’est secret pourquoi ? Tu vas être puni si jamais tu nous le dis ? » Je me raccrochais aux branches, trop heureux qu’elle me propose elle même, un échappatoire :
- Oui voilà c’est ça. C’est exactement ça. Je serais puni C’est très secret et je ne dois en parler à personne d’autre qu’à l’arbre.
- Et qui c’est qui te punira ?
- Ben le lutins magiques tiens pardi, s’enflamma celui qui m’avait réveillé. Ceux qui gardent les arbres et qui vivent dans leurs racines. Je le sais. Mon papa m’a raconté hier soir leur histoire. Hein c’est vrai que c’est les lutins qui te punirons ? Peut-être même qu’ils te transformerons en champignon ou en limace.
- Beuuuh ! C’est nul les limaces. » fit le plus jeune en trébuchant un peu sur les mots. Je ne sais pas si ce fut cette flambée imaginative qui contribua à stimuler la mienne ou bien l’enfant qui sommeillait encore en moi qui se révolta face à la perspective d’être transformé en limace mais toujours fut il que je répondis du tac au tac :
- Non mais non hé ho ! Ni champignon ni limace. Moi je ne crains personne parce que cet arbre est mon ami et qu’il me protégera quoi qu’il arrive. Mais si je ne vous en dis pas plus, ce n’est pas parce que j’ai peur d’être transformé en quoi que ce soit, je n’ai peur de rien moi, mais c’est juste que ce que nous avons partagé l’arbre et moi, il m’a demandé de ne pas le répéter. Vous répéteriez un secret qu’un de vos amis vous aurez confié vous ? Un secret que vous auriez juré de ne jamais dévoilé ? » Je pus lire à ce moment là une certaine admiration sceptique sur leurs visages. Bien sûr qu’il était hors de question de trahir un secret. Pour rien au monde cela ne devait se produire. Surtout si votre ami vous avez demandé de garder la chose pour vous.
« - Mais quand même tu parlais bien avec l’arbre tout à l’heure ? » insista la petite.
« - Oui, je parlai avec l’arbre tu avais raison.
« - Ah tu vois on te l’avais dis que c’est vrai qu’on peut parler avec les arbres » dit celui qui m’avait réveillé en se tourna vers le plus jeune. Ils se levèrent comme d’un seul homme m’ignorant complètement et tout en repartant vers un bosquet je les entendais dire :
« - Donc tu vois il faut lui demander à l’arbre avant de lui couper sa branche. Je le savais personne veux jamais me croire, vous m’énervez à la fin. »
Complètement réveillé maintenant, je continuai à les observer un long moment. J’étais sorti de leur monde aussitôt qu’ils avaient eu la réponse qu’ils attendaient de moi et rien ne semblait indiquer qu’à aucun moment, je ne devais de nouveau croiser leur route.

mercredi 11 novembre 2009

J'irai mourrir au Kalahari

Le baiser

Le baiser souleva dans son ventre une vague d’adrénaline qui explosa dans son crâne et à travers tout son corps comme une violente décharge. Si la joie était la principale pourvoyeuse de cette excitation, une puissante teinte nostalgique colorait l’ensemble. Elle se délecta de ce cocktail Molotov avec autant de passion que s’il c’était agi de son premier baiser. Du même que celui qu’elle avait échangé avec Xavier son amour de collège, un soir de mai et qui ressurgissait juste à cet instant, inexplicablement.
Elle avait aujourd’hui trente cinq ans et si elle ne c’était jusque-là jamais laissée envahir par les images du passé, elle sentait monter en elle pour la première, dans les prémisses de cette nuit finissante, une irrésistible envie de revenir en arrière. Il y avait dans ce baiser, bien plus que l’aboutissement d’une séduction enivrée et terriblement sensuelle. Il y avait la concrétisation de la fin de cet amour qu’elle avait cru partager avec son mari pendant quinze ans et qui l’avait conduite à ce désastre qu’était l’oubli d’elle-même. Il y avait toutes ces envies réfrénées, ces actes manqués, ces petites frustrations et ces grosses contrariétés sur lesquelles elle c’était construit une nouvelle personnalité.
A la sortie de l’adolescence, elle était alors tellement sûre qu’elle était une adulte accomplie que rien ne la faisait douter quand à l’amour qu’elle éprouvait pour l’homme qu’elle venait de rencontrer. Elle c’était jetée à corps perdue dans l’aventure du couple sans se poser la moindre question. Leur premier était arrivé par hasard et par envie. En l’apprenant, ils avaient ri. Puis lui avait trouvé un poste important loin de leur ville natale. Il avait quitté les amis, la famille, pour tout reconstruire ailleurs, ensemble. Elle, c’était dit qu’elle trouverait une fois sur place. Protégée par celui à qui elle avait liée sa vie, elle avait déroulé toute la panoplie de la femme heureuse sans jamais prendre le temps de s’interroger sur la signification de tout ces rituels. Mariage, deuxième enfant, achat de maison. Petit à petit, sans bruit, le quotidien s’était installé, l’avait étouffé. Pris par un boulot qu’il considérait désormais comme sa priorité, il la laissait assurer avec de plus en plus de distance une intendance qui lui incombait entièrement.
Les premiers moments de solitudes surgirent avec les nuits à attendre. De réunions en séminaires, de formations en voyages d’affaires, sa vie se retrouva cantonnée à espérer que tout ceci dure le moins longtemps possible. Mais c’est l’inverse qui se passait. L’espérance glissa vers la patience qui rapidement, se mua en errance au milieu d’une maison et d’une vie qui lui était de plus en plus étrangère. Elle aimait s’occuper de ses enfants là n’était pas la question. Mais les interrogations commencèrent à effleurer, pour se faire de plus en plus pressantes, de plus en plus perçantes et pour finirent par devenir complètement oppressantes. Ce n’était pas ça qu’elle voulait. Ce n’était pas ça qu’elle avait imaginé. Lui non plus d’ailleurs. Les disputes succédèrent aux moments de glaciations. Les reproches se transformèrent en revendications. Chacun isolé dans sa vie regardait l’autre comme un étranger, lui jetant au visage son lot d’incompréhensions incohérentes. Puis était venu la séparation.
La solitude malgré les enfants, continua de grandir. Elle était comblée de temps à autres par des repas avec des amis, des nuits festives qui faisaient remonter sans cesse les souvenirs de jeunesses. Cette époque qui avait glissé si vite et qu’elle ne voulait pas voir totalement révolue. A trente cinq, pouvait elle sérieusement se considérer comme vieille, ou même mûre ? Non bien sûr, loin de là. Elle avait encore tellement de chose à faire. Lorsque le garçon qui la tenait dans ses bras pour l’embrasser desserra son étreinte, elle baissa presque aussitôt les yeux au sol. Elle appuya sa tête contre son épaule. Elle ne voulait pas le voir. Elle voulait juste se sentir en sécurité, accompagnée de l’illusion charnelle de ce sentiment que ce soir peut être, tout pouvait de nouveau recommencer.

jeudi 5 novembre 2009

J'irai mourrir au Kalahari

Le vieil homme et la guerre.

Et l'espace d'une seconde, à la fin du repas, le temps s'est suspendu. Il s'est un peu affaissé sur sa chaise et son regard s'est fixé sur moi :
"- J'ai fait la guerre tu sais..." Il m'a dit ça comme on confie un secret dont on a honte mais qu'on ne peut plus garder pour soi parce qu’on ne sait plus quoi en faire, parce qu'il est devenu trop lourd, trop pesant pour un homme seul. Il a continué à regarder la nappe en la caressant d’un geste mécanique de ses doigts noueux légèrement repliés, les yeux toujours dans le vague.
"- Alors moi quand j'entends parler de la guerre, quand j'entends à la télé qu'il y a des gens qui vont mourir, des femmes et des enfants, je sais ce que ça veut dire. Je sais que c'est moche...qu’y a des gamins qui vont plus dormir des deux côtés...parce que dans ces moments là tu vois des choses…tu vois des choses qu’y vaudrait mieux pas voir...Tu deviens fou. C’est comme un cauchemar dont tu peux plus partir. T’es enfermé là et tu fais…tu fais ce qu’aucun homme ne devrait avoir à faire, jamais. Et puis après, on te laisse avec tout ça. Avec tes souvenirs qui te bouffent parce que les souvenirs c’est comme des vers dans un cadavre, ça s’en va pas t’en qu’y a encore des trucs à grignoter. Et moi toutes les nuits, tous les jours, dés que j’arrête, je sens que ça se met à grouiller dans ma tête. Ça se met à me démanger et à me manger le cerveau. T’es plus jamais tout seul après ça. T’es toujours accompagné par l’ombre de la mort et le poids du remord. "
En même temps qu’il me parlait, je pouvais lire dans ses yeux : « - Dis moi ! dis moi toi qui n’a pas connu la guerre, que j’ai eu raison de faire ce que j’ai fait. Que j’ai eu raison de fuir tout ce que j’avais pu détruire et qu’ici, loin de ma terre natale, avec ce que j’ai pu reconstruire, je peux me dire que finalement, je n’ai pas eu une vie si honteuse. Evidemment ça n’est pas fini. J’aurai encore tellement de choses à faire, tellement de choses à fuir. Mais s’il te plait, dis moi que je n’ai pas tord… »
Sa femme est revenue avant que je ne puisse prendre la parole avec les cafés fumants, les petits gâteaux qu'elle avait fait elle même et toutes ces petites douceurs qui jalonnaient leur quotidien et qu'ils me faisaient partager depuis quelques jours. La conversation reprit son cours, innocente et altière parce que elle, ne voulait pas entendre parler de la guerre. Parce qu’elle en savait sûrement déjà trop et qu’elle savait surtout qu’il n’y avait plus rien à rajouter ni à pardonner. Elle savait qu’ils devaient faire avec. Elle comme lui.
On a continué à parler recettes et pêche au gros. On a continué à parler de la vie, de leur vieillesse, de ma jeunesse, du hasard de notre rencontre et du programme des jours à venir. On a continué à descendre ensemble le long des flots innocents de ces quelques jours que j’étais venu passer là.
Mais ce soir-là, lorsque je l'ai vu assis devant sa télé, regardant défiler les images des informations avec sa mine fatiguée et sa respiration lourde, j'ai vu un homme qui arrivait au bout de son combat. J'ai vu un homme qui commençait à se sentir faiblir et qui savait que bientôt, très bientôt, il n'allait plus pouvoir bouger autant qu'avant, plus pouvoir remplir l'espace et vider sa tête. Ses démons se rapprochaient et il les sentait monter du plus profond de ses cauchemars. Il les sentait le guetter dans l’ombre au coin du lit. Toutes ces images d’horreurs qui lui raccourcissaient ses nuits depuis tant d’années, toutes ces visions de violence qu’il avait fui avec tant d’énergie depuis qu’il était revenu, il les sentait maintenant se profiler comme un courant d’air froid et glacial. Et bientôt, très bientôt, il allait devoir les regarder en face.

jeudi 29 octobre 2009

J'irai mourrir au Kalahari

Crépuscule

En se couchant derrière la colline, le soleil semblait provoquer un incendie silencieux. Tout le monde savait que c’était la fin, que la nuit allait gagner et que les dégradés de rose, de pourpre et de rouge allaient bientôt être étouffés par le noir constellé d’étoiles lointaines. Le spectacle du passage du jour à la nuit n’amenait néanmoins dans son sillage, ni sentiment de victoire, ni sentiment de défaite. Juste une profonde sensation d’abandon délicieusement palpable. Le train démarra.
Petit à petit dans le creux des vallons, les lumières des maisons commençaient à percer des trous de chaleurs dans l’encre dense qui les englobait. On aurait une mer qui montait. Une mer noire, calme, implacable. Au loin, les derniers rayons s’escrimaient à illuminer une partie du ciel. Celle située juste au dessus de l’horizon. Pressé de sortir, le baroude d’honneur du soleil prenait une dernière ampleur, se teintant de sombre sans même qu’il ne s’en rende compte.
Perdu dans mes pensées je contemplais ce combat de titans, bercé par le rythme doux du train. Des pensées aux rêves, je franchis la frontière sans même m’en apercevoir. Je m’imaginais finir comme Bergman. Seul. Isolé sur une île. Ecoutant de la musique en regardant la mer, ne composant plus que des histoires pour moi même, heureux de m’en nourrir avant de m’en aller mourir.
Parce que j’aimerai mourir comme ça. Comme la nuit remplace le jour. Doucement. Avec certitude et délicatesse. Tout en lenteur et en nécessité. Je me laisserai filer en finesse, jusqu’à l’irrémédiable.
Dehors il faisait maintenant complètement nuit. Une mince bande vermeille sombre rougeoyait encore juste au dessus de la mer. Mais elle était loin, loin. Le combat était perdu. La force n’y était plus. La nuit avait vaincu.
C’est à ce moment là que je me mis à repenser à cette femme avec qui je travaillais plusieurs années auparavant. C’était une femme simple, joyeuse. Une femme qui voyait son travail comme l’aboutissement d’un quotidien qui de toute façon lui aurait échappé s’il n’avait pas été là. Elle accomplissait donc sa tâche comme tous le monde, comme depuis toujours et comme d’autres le feraient après elle. Et puis elle eut un infarctus. A cet âge où l’on ne pense pas encore à la retraite mais où l’on commence malgré tout à prendre ses dispositions. Elle a eu un infarctus comme un pays subit un tremblement de terre. Violent, dévastateur. Ne laissant derrière lui que le spectacle de ce que l’on a pu subir ou l’espoir de se reconstruire. Mais pas les deux. Elle, avait survécu mais n’avait plus su voir désormais, que la mort à venir. Elle l’avait frôlé de si prés que ce n’était plus la vie qui était resté accrochée à elle qui la portait, mais le pan de ce qui avait été emporté qui la lestait. Cet infarctus l’avait ébranlé d’une telle force qu’elle n’était plus qu’un champ de ruine et que l’idée même de se reconstruire était morte avec son accident.
Je l’avais croisé quelques années plus tard totalement par hasard, dans les allées d’un parc. Physiquement, elle n’avait gardé aucune séquelle. Peut être avait elle un peu vieilli. Mais elle, sa personne dans son ensemble, portait dans sa chair les stigmates de la dévastation passée. Son phrasé avait changé. Il était devenu laborieux, distant, indifférent et sans reliefs. Ses épaules c’étaient affaissées. Son sourire n’était plus qu’un rictus douloureux parce qu’il ne voulait plus être heureux. Elle souriait parce qu’il fallait bien, par politesse, mais pas parce qu’elle le voulait. Et ce qui incarnait le plus son renoncement était son regard. Il était absent son regard, comme si elle était déjà un peu parti et qu’elle ne pouvait plus voir le monde réel qui l’entourait.
Dehors il faisait nuit maintenant. Complètement nuit. Les réverbères et les fenêtres formaient des tapis de lumières mais le soleil avait disparu. Totalement.

jeudi 22 octobre 2009

J'irai mourrir au Kalahari

Le soir au concert

Ils avaient du feu dans les doigts, les musiciens. Ils en avaient tellement que la première fois que j’ai ouvert la bouche après le concert, j’ai parlé des magiciens et pas des musiciens. Les notes diaboliques qu’ils faisaient sortir de leurs instruments étaient si intensément juste que les écouter ne c’était pas simplement cantonné pour moi à entendre du son mais plus à m’abandonner à une sarabande spontané, à me laisser emporter par un flot aussi dense qu’imparable. Un flot tournoyant, exubérant, qui c’était emparé de mon cerveau sans aucune retenue, ordonnant à mes jambes de ne pas, de ne surtout pas, rester immobile. Dés les premières mesures je m’étais mis à battre le tempo du pied, du genou, du bassin, pulsation envoûtante faisant vibrer mon corps à l’unisson de la musique, me poussant à chaque nouveaux battement, un peu plus proche de l’abîme. Le talent du groupe avait fait le reste, me projetant en avant, arrêtant le temps, le réduisant à un instant charnel à défaut d’être éternel, allumant un incendie autour de moi, m’obligeant à me lancer dans une série de gesticulations aussi désordonnées que nécessaire comme si soudain le sol s’était transformé en un tapis de lave et que ma vie même, était devenue une partition.
Si le guitariste avait été l’allumette qui avait mis le feu aux poudres, le groupe dans sa totalité, n’était qu’un baril de nitroglycérine.
Protégé derrière son chapeau noir, son regard rivé sur sa guitare, calmement posé sur son tabouret, il opérait je ne sais quel maniement occulte qui avait fait vibrer instantanément la salle, l’air, mon cœur. Il ne jouait pas des notes. Il les faisait danser du bout de ses doigts fins le long des cordes, se servant de celles-ci comme l’aurait fait un archer, fichant les flèches de sa musique au plus profond de nous, nous inoculant à chaque nouveau carreau, un peu plus de ce poison rythmique. Plus personne n’avait d’autre but, d’autre envie, que danser. Danser et rire, danser à en devenir ivre. Danser à en oublier le monde, explosant l’espace et le temps, réduisant le tout à une simple mais vitale pulsation musicale.
Sans violence ni effet de manche, sans spectacle ni démesure, il suivait avec application son inspiration, entraînant dans son sillage au hasard si contrôlé, les spectateurs hypnotisés.
L’émotion n’était pas suggérée, elle était palpable, envahissante, pleine. Elle me pénétrait par les yeux, par les oreilles, par la bouche et par tous les pores de la peau comme une transpiration inversée et obsédante. Les notes parcouraient mes nerfs comme autant d’impulsions électriques vibrillonantes et prenaient possession de mon corps. J’étais une marionnette. Un élément même de la musique.
Lorsque la lumière s’est enfin rallumée et que la magie s’est retirée dans les coins sombres de la salle, aveuglée par les conversations lourdes et la lumière blanche des plafonniers, mon esprit marqué au fer rouge en redemandait encore. Drogué sevré de sa dose, il avait connu l’illusion de l’extase, emprisonné par les jeux de lumière et de musique avant d’être replongé dans le réel sans autre forme de ménagement. Tout autour de moi, je percevais des bribes de conversations. Chacun tentait comme il le pouvait d’entretenir le feu, se fabriquant déjà, à grandes lampées d’anecdotes, les bases des premiers souvenirs. Mais moi je voulais plus. Plus que simplement me rappeler, me remémorer encore et encore les mouvements ondulants et violents de cette mélopée démoniaque. Je voulais vivre et revivre ce moment unique, prolonger à l’infini ce voyage que je venais de faire et que je sentais encore tout autour de moi, là, juste à portée de main.

mercredi 18 mars 2009

J'irai mourir au Kalahari.

Lassitude.

On ne baise plus. On fait parfois l’amour mais de plus en plus rarement. Et puis quand on s’y lance, c’est gentiment, presque poliment, en s’excusant. Mais on ne baise plus ça non. Disons qu’on se câline sexuellement. C’est doux mais à force, ça n’est plus très excitant. Peut-être est-ce du à l’âge ? Peut-être est-ce une fatalité liée à l’âge, je ne sais pas. Je n’en parle avec personne d’autres. C’est délicat vous me direz. Et puis les gens qui m’entourent et avec qui je serai susceptible d’avoir ce genre de conversation comparative sont peu nombreux. La plupart de mes amis se sont soit remariés, soit séparés et vivent très bien seuls. Mais plus aucun n’a trente ans de mariage comme moi. Alors forcément, ce serait difficile de confronter de manière objective nos points de vue sur la question. Vous pensez bien. Se remarier c’est un peu comme relancer sa carrière et vivre séparé c’est se laisser une parenthèse ouverte. J’imagine donc qu’arrivé à la cinquantaine, les gens comme moi ne baisent plus, parce que c’est comme ça. Et ça me réconforte un peu de me dire que je ne suis pas seul dans ce cas-là. Même si ça n’est jamais qu’un constat. Le pourquoi de tout ça lui, reste perdu quelque part entre la lâcheté, la paresse et la lassitude. Ou peut-être c’est il tout simplement fait dévorer par d’autres priorités qui doucement, ont pris la place du sexe. Même si ça n’est pas le sexe en lui-même que je regrette tout bien réfléchi. Ce qui me manque surtout, au-delà de l’animalité que l’on pouvait mettre dans nos corps dans ces moments-là, c’est le partage que nous mettions dans nos gestes. Cette envie de sentir l’autre, profondément, jusqu’au bout, jusqu’à la jouissance, parfois jusqu’à l’extase. Si si. L’extase. Je pèse mes mots.

Maintenant lorsque je nous regarde, elle parlant aux enfants au téléphone de temps à autre, leur expliquant que ça va, qu’on espère qu’ils vont bien, qu’ils nous manquent un peu, et moi, assis à regarder la télé en écoutant d’une oreille, j’en arrive à me dire qu’en fait, ce qui nous a tué, c’est qu’on se connaît trop.

Je sais ce qu’elle va dire avant qu’elle ne le dise. Je sais exactement à quelle heure elle arrive du boulot. Je sais exactement les gestes que je vais faire le matin en me levant. Je sais parfaitement que son parfum aura envahi la salle de bain avant de partir comme tous les matins, que la chambre sera parfaitement en ordre avant que je ne revienne de me laver les dents. Je sais très bien que le samedi, c’est le jour du marché et qu’invariablement, elle me demandera si je veux m’arrêter boire un café sur la petite place qui le jouxte. Je sais que le soir elle ira se coucher la première et que je resterai seul dans le salon en prétextant que je n’ai pas sommeil. Je sais que c’est elle met la table et que c’est moi qui débarrasse. Je sais tout ça par cœur.

J’ai l’impression d’être coulé dans un bloc d’habitudes inertes que seul le passage d’un des enfants ébroue parfois. Et encore. Nous préparons tellement leur venu que même ça reste tranquillement renversant.

Alors le sexe. Vous pensez bien. Comment le rendre palpitant si l’on sait à l’avance ce qui va se passer, à quelle heure et dans quel but. Ce qui le rend si excitant selon mes souvenirs, c’est lorsqu’on se surprend à  vouloir soudain posséder l’autre si fort que l’on met tout en œuvre pour arriver à ses fins. Quelle que soit l’heure et le lieu. Au contraire, la contrainte devient un jeu. Mais lorsque tout est lisse, propre, répété et bien préparé, que reste t il au sexe ?

mercredi 11 mars 2009

J'irai mourir au Kalahari.

Salsa.

Elle alluma la radio et la laissa déverser sans les entendre, les nouvelles du monde qui va mal. A l’intérieur de l’appartement, il faisait une chaleur torride. Si elle avait ouvert les fenêtres ce n’était non pas pour laisser rentrer de l’air frais, cela faisait longtemps qu’il n’y en avait plus la moindre particule nulle part, mais pour écouter les bruits du dehors ; les casseroles qui s’entrechoquent, les assiettes qui claquent, les cris des enfants qui jouent et les lumières qui petit à petit, percent des trous dans la nuit qui s’étale. Cette chaleur moite caressait une partie d’elle qu’elle avait enfoui depuis longtemps sous les tombereaux d’un quotidien sur actif. Après s’être complètement laissé imprégner de la chaleur comme on se serait coulé dans un bain chaud, elle se ravisa quand à son écoute. D’un pas souple elle se dirigea vers sa platine, prit son temps pour choisir un CD et finalement, le sourire aux lèvres, glissa un disque dans la fente et lança la musique. Les notes de salsa commencèrent aussitôt à danser dans les airs animant soudainement l’espace. Elle, debout dans son salon toujours ouvert sur l’extérieur, ferma les yeux tout en balançant doucement son corps. Elle se déhanchait en un mouvement imperceptible comme si quelque chose encore la retenait et l’empêchait de se laisser aller complètement dans les bras de cette musque pourtant si entraînante.

Cela faisait tellement longtemps qu’elle n’avait pas écouté ces sons de chez elle. Elle ne les fuyait pas non. Mais elle savait toute la puissance terriblement nostalgique que renfermaient ces notes. Alors elle avait préféré un temps, les mettre de côté. Le temps de s’habituer à sa nouvelle vie. Le temps d’assumer son choix, celui d’être parti. Mais ce soir, dans cette chaleur suffocante, quelque chose en elle avait cédé. Quelque chose qui mêlait besoin physique et mélancolie doucement impérieuse.

Arrivée dans ce pays loin de ses origines depuis bientôt trois ans, elle avait d’abord éprouvé l’ivresse de la découverte. Couplée à la fierté d’avoir réussi, elle avait tout fait pour s’intégrer dans son nouvel environnement. Comme tout était nouveau, tout était forcément magnifique. Et puis elle c’était tellement battue pour obtenir ce poste, elle avait tellement tout fait pour quitter cette famille qui l’emprisonnait, cette société qu’elle considérait étriquée, ce pays tout entier dans lequel elle ne voyait qu’une prison que lorsque enfin, après des années de combat, des années d’humiliations et de rejets, elle avait fini par obtenir le droit de venir s’installer ici, le saut dans le vide que couvait cette évolution avait été un véritable envol. Elle avait tout laissé là-bas et avait décidé de ne rien emmené ici.

La trahison pour sa famille avait été complète. Elle n’était d’ailleurs pas retournée là-bas depuis son arrivée ici. Pas encore. Elle avait bien parlé avec sa mère au téléphone de temps à autre. Elle avait bien appris que l’un de ses frère c’était marié. Mais la peur de tout affronter d’un coup ce passé qu’elle avait fui avait jusque-là été plus forte.

Mais sans se l’avouer, elle avait bien senti aussi l’or de leur dernière conversation que la colère avait  commencé à laisser place à la résignation. Le carcan commençait à craquer. Alors depuis, elle réfléchissait. Etait-il vraiment nécessaire de retourner dans ce pays qu’elle avait fui, vers cette famille dont elle avait peur ? Et ce que tout ceci pouvait être un piège ? Non. Ses parents étaient des paysans, pas des calculateurs machiavéliques. Ils étaient tellement persuadés de savoir ce qui ferait son bonheur qu’à aucun moment ils n’avaient envisagé qu’il puisse y avoir une autre vie possible. Et leur incompréhension de ses choix les avait rendu un temps, fou de douleur et de tristesse. Mais peut-être étaient ils prêt maintenant. Peut être.

La musique tout autour d’elle continuait de danser, innocente et hermétique à tout ses questionnements. Doucement elle leva les bras, ses hanches se libérèrent enfin et ses jambes, emportées par la joie, suivirent le flot des notes joyeuses.

lundi 2 février 2009

Moment

Trahison

J’ai trahi un homme. Je dis « un homme » parce qu’on ne peut pas trahir un ami, ni même un amour. On trahit un homme. Neutre. Lointain. Pâle. Si proche qu’il fut, ce coup de poignard l’a définitivement rayé de toutes relations. Il a brisé toute possibilité de rédemption. Il a broyé net l’espoir, lui cassant les os avec la violence et la perversion que seule une trahison peut engendrer.

J’ai trahi un homme après avoir joué avec son amitié comme un gamin faisant souffrir un animal ; en pleine conscience. Je regardais grandir chaque jour un peu plus son admiration naïve pour ce que je représentais. Je le voyais se découvrir, me découvrir. Mais ce que je laissais transparaître de moi n’était jamais qu’un terrain déjà entièrement cerné, miné, frelaté, préparé pour le faire souffrir. Un no man’s land stérile, vouer à lui faire croire que… Et  chaque jour je le voyais s’enfoncer un peu plus dans ce grand désert sordide. Et chaque jour je me délectais un peu plus d’avoir ainsi à ma portée ma vengeance. Je la caressais du bout des doigts. Je le regardais se méfier d’abord pour mieux petit à petit, une fois gonflé de ces fausses certitudes glaner aux grés de ses questionnements qu’il imaginait insidieux, me laisser pénétrer dans son intimité.

Ce n’est d’ailleurs pas en m’introduisant dans ces zones-là de sa vie que le malaise en moi à commencer à monter. Je savais déjà tout de lui. Je connaissais déjà tout de lui et le peu que j’ai pu découvrir ne m’aurait pas fait changer d’avis. C’est en y restant, en me coulant dans ses convictions pour faire croire qu’elles étaient les miennes, en acquiescent ses réflexions, en approchant ses fréquentations, en frayant avec ses raisons d’agir que mes limites se sont clandestinement diluées dans le flou.

Et dans cette drôle de chasse à courre, le gibier s’est soudain transformé en un étrange animal envoûtant, exotique. Il prit une dimension mystique et démesurée. Il faillit devenir mon ami. Ses paroles qui n’étaient pourtant que l’énoncé perfide d’une pensée à bannir, se sont noyées dans la multitude de ces moments que nous avons passé ensemble. Si le temps ne se rattrape pas il lie les hommes entre eux. Dans la solitude de ma vengeance, cet homme était petit à petit devenu ma seule raison d’être. Tout le reste n’était plus que des projets lointains, des échos assourdis. Je me suis vu vaciller avant de me reprendre, gorgé du mal qu’il nous avait fait, avant. Et lorsque je n’en pouvais plus, lorsque je ne savais plus, je m’accrochais à lui comme un désespéré, imaginant sa souffrance le moment venu, lorsqu’il découvrirait tout, qu’il comprendrait qu’une fois dans sa vie lui aussi, pendant longtemps, il n’avait été qu’un pantin qu’on manipule, utilisé avant d’être abandonné, vide et sec. Inutile.

Il était mon ami oui, c’est ainsi qu’il me désignait et sans scrupules, je l’ai trahi, abandonnant à notre cause vorace et immense, mes états d’âmes et mes croyances. 

vendredi 23 janvier 2009

Moment

Mon frère est mort.

Mon frère est mort. Triste et gris. Je suis aujourd’hui devant sa tombe et malgré les années, malgré ce passé que nous avons partagé, malgré cette éducation commune que nous avons eu, cette adolescence qu’on croyait nous avoir soudé l’un à l’autre, sur la fin rien ne nous rattachait plus. Il est parti seul, agri, pétri de peur et de haine. Mais le plus dure n’est pas qu’il ne soit plus là. Car si je ne suis pas allé jusqu’à le détester, c’était mon frère quand même, je dois avouer que le jour où le téléphone a sonné et qu’on m’a annoncé sa mort, j’ai été soulagé. Soulagé pour lui parce qu’au fond, au-delà de sa méchanceté qu’il cultivait comme un champs de ronce pour essayer de se protéger, il était malheureux. Malheureux de ne plus avoir vingt ans. Malheureux de n’avoir pas pu vivre la vie qu’il aurait voulu. Malheureux d’arriver au bout d’une vie qu’il n’avait fait que suivre sans jamais vraiment cherché à la comprendre. Malheureux tout simplement d’avoir vécu et d’avoir désormais plus de passé de que d’avenir. Malheureux d’être encombré de souvenirs et à sec de projets à venir.

Ça avait commencé vers l’âge de cinquante ans. A ce moment-là, il s’est cassé une jambe, bêtement. Une chute d’une échelle sur laquelle il était pourtant monté cent fois. Il en a gardé un léger boitillement et une profonde humiliation. Il n’était plus incassable. Après ça, on a eu beau lui répéter que ça pouvait arriver à tout le monde, à n’importe quel âge, il a commencé à asséner en rigolant trop fort des phrases du genre: « ça y est, c’est le début de la fin ! La prochaine étape c’est le cercueil ! » Nous on rigolait aussi, un peu gêné. On lui disait d’arrêter de dire des conneries, que c’était pas drôle et puis on essayait de parler d’autre chose. Mais ses remarques laissaient comme un goût de terre dans la bouche. D’autant qu’il insistait.

A l’aube de la retraite, ça a empiré. Il ne faisait plus ses remarques en rigolant trop fort. Il les faisait en soufflant, pour qu’on le plaigne. Tout le temps. Comme si en le plaignant on allait pouvoir lui rendre ce qu’il avait laissé filer. Et puis sa femme est morte. Son dernier fils a été muté ailleurs. Il s’est retrouvé seul et n’a rien fait pour ne plus l’être. Au contraire. Il s’infligeait une solitude fielleuse à ressasser ses moments de malheurs comme autant de bonnes raisons de ne plus rester en vie. Mais la vie elle, s’accrochait à lui comme une sangsue vorace. Il avait le cœur le solide et l’esprit vif. Alors il est resté sur le bas-côté à se regarder mourir en geignant. L’histoire a duré encore dix ans. Dix longues années au cours desquelles il aurait pu faire tant de choses mais a préféré rester chez lui à ronger les sombres décombres de son passé, sans pouvoir se dire que chaque matin, un nouveau soleil se levait.

Le plus dure lorsque je regarde tout ça, n’est pas qu’il soit mort. Le plus dure, c’est que je n’ai rien pu faire. Je n’ai pu que le regarder couler, seul.

 

jeudi 15 janvier 2009

Moment

Incendie

Son téléphone a sonné. Il a d’abord regardé d’un œil agacé à qui il allait devoir faire puis en se passant la main sur le visage comme s’il émargeait de l’eau, il a décroché. Je ne crois pas qu’il ait dit « Bonjour. » ou même « Allo ». Je crois me souvenir qu’il a juste balancé un « oui » un peu sec et distant. Puis les échanges ont commencé. Calmes. Tendus. Il parlait doucement, les yeux plantés fixement dans le sol, le front plissé. Ce qui trahissait le plus sa nervosité était son genou qui battait sans cesse un rythme infernal. Je remarquais aussi très vite qu’il se mangeait l’intérieur de la lèvre avec application. Sans entendre la teneur de ses propos je distinguais néanmoins le timbre de sa voix. Sourd, susurrant des morceaux de phrases acides. Des phrases nettes qui inspiraient peu la réplique. La conversation dura ainsi de longues minutes, charriant son lot de mauvaise fois ouvertement assumée et de mensonges consciencieusement cachés. Chacun campait visiblement sur ses positions alimentant par ses silences et ses attaques de plus en plus radicales, le foyer d’une incompréhension dévastatrice. Puis il y eut un mot de trop. Le mot de trop. Celui qu’on jette à la figure de l’adversaire en sachant très bien qu’il ne renferme rien de vrai mais que son effet n’en sera que décuplé ; celui qui fait monter les flammes de la colère à l’assaut du fort de la raison afin de balayer ce dernier obstacle et laisser le champ libre à la haine aveugle et beuglante.

Dans la seconde qui suivit, ses gestes se mirent à grandir, se firent plus secs aussi. Comme s’il tentait encore de retenir ses coups. Mais le ton qui jusque-là était resté bas et confidentiel, enfla de façon démentiel, crépitant de menaces. Le feu gagnait le corps. Ce qui jusque-là était resté sous contrôle, mis sous le boisseau de la réflexion et de la bonne tenue était entrain de céder, envahi par un avide sentiment de vengeance, dévoré par l’envie d’en découdre. Ce qui n’était au début qu’une conversation fatigante, une guerre d’usure, était maintenant un conflit ouvert aux quatre vents, envenimé par la broussaille d’un passé dont chacun tentait de tirer profit.

Emporter par sa verve il se leva et commença à faire les cents pas. Les petites attaques millimétrées, distillées avec fiel quelques minutes plutôt laissaient place désormais à de gigantesques gesticulations foisonnantes. Rien ne semblait plus pouvoir contrôler le brasier, d’autant que le camp d’en face paraissait prendre un malin plaisir à souffler ardemment sur les braises. 

mercredi 14 janvier 2009

Moment

Charnel

J’ai…j’ai quelque chose de charnel avec ce dessin ;quelque chose qui va au-delà du simple plaisir de le regarder. J’ai envi de le toucher. Ou plutôt non, de l’effleurer. Comme je le ferai de la peau d’une femme qui viendrait de me séduire. Ce moment où pour la première fois, tu pénètres son intimité première, où tu sens vibrer sa personne toute entière. C’est quelque chose de cet ordre là que j’ai avec ce dessin. Le toucher. Physique. Mais pas seulement. S’il excite ainsi mon imagination, c’est aussi parce que sa composition me parle. Je veux dire…à la manière dont une partition parlerait à un musicien. Toi si tu te retrouves devant et que tu ne connais rien à la musique, tu ne vois qu’une feuille avec des notes posées mais qui ne veulent rien dire. Au mieux connaîtras-tu le compositeur et alors tu pourras avoir une vague idée du style de musique qui se cache derrière cette mystérieuse écriture. Mais ce ne sera à jamais qu’une intuition. Alors que le musicien lui, verra la musique. Il l’entendra courir le long des portées. Il en mesurera la difficulté et sera capable d’en apprécier la mélodie. Peut-être même sera-t-il capable de savoir quel genre d’interprétation il aurait aimer en donner.

J’ai le même rapport avec ce dessin. Je suis capable de voir quel matériel a utilisé le dessinateur pour en arriver là, avec quel genre de technique il a fait sa mise en couleur ; je suis capable de deviner les traits et les repentirs qu’il a tenté de cacher. Je peux apprécier l’entière difficulté du travail. Mais surtout ce qui me donne cette relation si profonde avec lui, c’est ce côté hypnotique que je trouve au-delà même de  l’exécution. Cette mer qui vient s’échouer aux pieds des montagnes perdues en plein désert, tout cet espace concentré dans un simple rectangle avec une telle amplitude...On sent la chaleur accablante modulée par le souffle de l’océan bruyant. Le sujet pourtant n’est pas très original. Un paysage minéral, montré de la mer. Il n’y a ni vie ni recherche d’une difficulté quelconque. Peut-être est-ce le choix des couleurs ?

Je n’ai jamais été dans un endroit pareil pourtant. Je n’ai pas de souvenirs qui y soient accrochés, pas la moindre nostalgie à bercer à travers lui. Non. Je n’ai même jamais rêvé de me rendre dans un tel endroit. Rien de tout cela pourrait expliquer cet attachement soudain que j’ai ressenti en voyant ce dessin. Il m’a juste frappé dans ce que j’ai de plus profond, de plus personnel. Dans ce que je cache aux autres. C’est comme ça. J’ai arrêté de chercher à comprendre pourquoi maintenant. Je me contente de la regarder et d’en profiter. 

mardi 2 décembre 2008

Moment

Lèvres

Pour une fois, elle avait mis un peu d’amour dans ses lèvres les rendants pulpeuses et douces au moment de me dire au revoir. De cette souplesse glissante qui incite à s’enfoncer dans cet interstice si délicieusement tiède. C’était de plus en plus rare. Ou du moins c’était suffisamment rare pour que je le remarque ce matin-là. À tel point que m’y suis attardé goulûment, goûtant avec délice à cette voluptueuse seconde de surprise.

L’un comme l’autre nous ne mettions plus depuis longtemps que de l’habitude dans chacun de nos gestes matinaux, y compris dans le baiser d’au revoir. Il en devenait automatique et froid. Ce n’était pas pour autant une mise à distance haineuse ou lâche qui se dessinait dans cette gestuelle machinale. C’était juste qu’à force de marcher l’un à côté de l’autre, nous avions creusé des sillons parallèles. Toujours très proches c’est vrai, nourri par une nuée de petites ramifications transversales, mais le cheminement de nos corps faisait que malgré tout, nous nous touchions de moins en moins.

Je me levais le premier ; toujours. Je préparais le petit-déjeuner. Le carillonnement des bols réveillait la famille. Elle levait les enfants. Nous déjeunions ensemble en écoutant la radio. Nous nous préparions puis nous partions chacun de notre côté, contents sûrement à la simple idée de nous revoir le soir venu.

Mais un simple affleurement comme celui de ce matin-là avait suffi à raviver une flamme assoupie.

Assis comme tous les jours dans ce train qui me menait au travail, je passais une langue avide et discrète sur mes lèvres pour tenter d’y capter le reste de la trace de son rouge à lèvre. J’esquissais un sourire. Dehors, il pleuvait. La journée s’annonçait excellente.

mercredi 19 novembre 2008

Moment

Confirmation.

Assis face au miroir chez le coiffeur, il entretenait sans grand intérêt une conversation sur les résultats sportifs du week-end. Face à lui se reflétait les scènes de vies qui se déroulaient dans son dos, sur le petit marché qui tentait de se réchauffer en ce début d’hiver. La foule allait et venait, offrant un spectacle agité et désordonné.

Malgré le froid vif, la terrasse du café ne désemplissait pas. Et c’est au milieu de ce ballet, alors que le coiffeur continuait de bavarder et que ses cheveux rétrécissaient, qu’il aperçut sa femme. Il n’y crut d’abord pas. Elle ne travaillait pas dans ce coin là de la ville et il n’avait pas souvenir qu’à aucun moment elle lui avait dit qu’elle devait se rendre par ici aujourd’hui. Comme il c’était décidé à la dernière minute et complètement par hasard à s’arrêter chez ce coiffeur, elle non plus ne pouvait pas savoir qu’il se trouvait là. Peut-être avait-elle décidé de venir boire un café avec une copine. Après tout, pourquoi pas. Il continua de l’observer tout en répondant de façon lointaines aux questions du coiffeur. C’était étrange de la voir ainsi, sans qu’elle sache qu’il l’observait. Elle tripotait nerveusement son téléphone. Il lui tardait maintenant d’en avoir finit avec sa coupe de cheveux, tant parce que la conversation commençait à lui peser que parce qu’il voulait aller la rejoindre.

Lorsque le coiffeur en eut enfin terminé avec lui, il se leva, paya, enfila son blouson et s’apprêta à sortir. Ce fut à cet instant qu’il le vit s’approcher de sa femme. Tout sourire, comme elle. La main sur la poignée de la porte il resta un long moment suspendu dans le vide. Quelque part derrière lui une voix lui demandait s’il avait oublié quelque chose. Il dut probablement répondre que non, puis il sortit. C’est à ce moment-là qu’elle le vit. Et c’est à ce moment-là, dans ce regard qu’elle lui lança, dans cette indifférence qu’elle lui manifesta, qu’il comprit que cette fois tout était définitivement terminé. 

vendredi 14 novembre 2008

Moment

Impeccable.

Assise au bout de son lit, un chiffon à la main, elle regardait la chambre. Tout y était impeccablement rangé, parfaitement pensé, proprement ordonné. Le tapis qu’ils avaient acheté en Turquie se mariait à la perfection avec les ocres du petit fauteuil années vingt qu’ils venaient de faire refaire chez le tapissier. Et cette harmonie de couleur répondait elle-même parfaitement à ce meuble lourd qu’ils avaient fini par trouver après des années à chiner et qui trônait maintenant sur le grand mur face au lit. Pas un grain de poussière ne venait entacher ce tableau digne d’un magazine de décoration. Et aussi loin que son esprit pouvait la porter, pas une ombre ne pouvait assombrir l’ensemble de cet équilibre stable.

Elle se leva, se dirigea vers la cuisine pour se servir un verre d’eau et tout au long de son cheminement regarda chacun des meubles si patiemment trouvé, chaque bibelot si brillement disposé, chaque livre si élégamment posé dans ce désordre si bien pensé. Tout était à sa place, parfaitement à sa place, impeccablement à sa place. Et tout en se faisant couler l’eau dans son verre, elle sentit soudain son corps s’écraser, se serrer, comme compressé au milieu de toute cette perfection bon enfant.

Son mari l’aimait, ses enfants vivaient une adolescence rebelle mais somme toute assez banale, ses parents étaient en vie et glissaient doucement vers la vieillesse, sans bruits. Elle avait un boulot sympas, un crédit pour la maison qu’ils allaient finir de payer dans quelques temps, des projets de vacances à l’étranger. Ils avaient des amis fidèles et une famille comme toutes les autres, avec ses histoires et ses réconciliations. Leur santé ne présageait rien de terrible et si une étude commanditée par un de ces nombreux instituts  de sondage venait à être publiée, elle était certaine de se retrouver dedans, en pleine moyenne, bien au milieu. Un encéphalogramme social plat. Pas un angle obtus ne venait écorcher la vision de cette vie propre. Tout était huilé à la perfection et fonctionnait tellement bien que ce matin-là, sans même savoir pourquoi, elle se sentit glisser sur une pente savonneuse le long de laquelle elle n’avait aucun moyen de trouver la moindre prise. Une pente lisse et sans rayure, qui la guidait jusqu’à une mort bien préparée elle aussi, avec convention obsèques et héritage organisé chez le notaire. Sa seule issue ce matin-là, se situait là.

Toujours avec son chiffon à la main, son verre d’eau dans l’autre, elle s’assit dans son canapé confortable et baissa la tête. A quarante cinq ans, le goût des grands projets c’était petit à petit fondu dans la quiétude d’un quotidien qui avait su étouffer avec une redoutable minutie les ambitions de sa jeunesse. Et elle n’arrivait plus aujourd’hui à trouver les ressorts qui lui avaient permis jusqu’alors de voir dans toute cette existence, le bonheur simple d’exister.

Avec lenteur elle se leva, traîna sa mélancolie à travers les pièces au hasard de ses pas. Elle était lourde, prisonnière. Vers midi un bruit de clefs dans la serrure retentit. Ils rentraient. La vie allait reprendre.

mardi 11 novembre 2008

Moment

Retour.

Le ciel était solide, engoncé dans un gris de glace rendant les bruits cassants et creux. Je marchais avec mes rêves le long de la grève du lac, écoutant le discret clapotis des vaguelettes. Sur ma droite, une maison aux murs gris était doucement entrain de mourir. Un lierre gigantesque l’enserrait dans sa main sournoise, s’insinuant dans ses fentes, ses fissures, écartant de sa poigne immuable et lente la moindre ouverture, le moindre petit espace, le plus petit interstice. A l’étage des fenêtre vides jetaient sur ce paysage morne, un regard indifférent. Les volets de part et d’autre tombaient comme des paupières fatiguées. Et moi je marchais, bercé par ces odeurs de marais, illuminé par le gris glauque que renvoyait la surface du lac. Je marchais dans ce paysage humide où l’air stagnait comme dans une vieille flaque et je prenais un plaisir immense à chaque foulée supplémentaire, à chaque inspiration bourrée de moisissure et de bois en décomposition.

Plus tard je croisais l’odeur lourde d’un feu de cheminée. Après avoir remonté mon col, j’enfonçais mes mains dans mes poches chaudes, pensant à la douceur de l’âtre qui rougeoyait quelque part.

L’humidité dégoulinait le long des branches décharnées, tombant au sol en rafale de gouttes froides au moindre souffle de vent. Je quittais la compagnie du lac gris pour m’enfoncer dans la forêt. Ou du moins ce qu’il en restait à cette époque de l’année. N’ayant pas encore tout à fait quitté l’automne mais n’étant pas nous plus pleinement entrée dans l’hiver, elle était recouverte de cette humidité gluante qui pénètre au plus profond pour favoriser l’éclosion de la pourriture.

Le craquement des brindilles sous mes pieds m’indiquèrent que je quittais le chemin. Une petite colonie de champignons gonflés d’eau sur lesquels déambulaient quelques limaces étalaient leur chaire visqueuse à côté de bogues de châtaignes vides.

Les festins allaient se faire de plus rare dans les mois à venir. La nature allait rentrer dans cette longue torpeur givrée, entourée de nuit et cernée par le froid. Le printemps à venir resterait terré au plus profond des canaux des arbres et la vie ne serait bientôt plus qu’une évocation, un murmure, une trace animale dans la boue au bord d’une flaque libre de glace.

Et moi je marchais lentement, tranquillement, au seuil de cet hiver imminent, de cet hiver qui se faisait presque désirer tant sa marque avait déjà imprégné les alentours. Il ne manquait plus que le carcan de glace et de la neige mais à bien regarder le ciel, on sentait déjà son haleine souffler. Je finis par ressortir des bois. De nouveau le lac vide s’étalait devant moi. J’étais maintenant à l’embranchement qui allait me ramener jusqu’au barrage. De là je me laisserai couler le long de la rivière en aval, sur le chemin plein de glaise collante jusqu’à la petite départementale où m’attendait ma voiture.

La lumière commençait à tomber mais je ne pressais pas le pas, bien au contraire. J’étais chez moi et j’avais tout mon temps.

vendredi 3 octobre 2008

Moment

Changement

Il courait comme un cabri, en faisant l’idiot et plus rien ne comptait d’autre à ce moment-là que ces petits sauts stupides. Il courait comme courrait un enfant, sans réfléchir, juste parce qu’à cet instant, c’était ce qui lui faisait le plus plaisir au monde. Et son fils qui lui tenait la main, ne pouvait pas s’empêcher de rire. Il riait aux éclats. Il riait avec toute la sincérité de l’enfance.

Il riait avec d’autant plus d’éclat que son père ne faisait habituellement jamais de blague. Son père ne sautait pas, ne courrait pas. Son père était un homme lointain, préoccupé, monolithique. Normalement il l’emmenait à l’école le matin en voiture et il ne le revoyait qu’avant d’aller se coucher, le soir. Il travaillait beaucoup lui disait sa maman et il ne pouvait pas tout faire. Son père s’était celui qui ramenait l’argent à la maison. C’était pour ça qu’il partait toute la journée et qu’il rentrait tard le soir, fatigué. Il était celui qui en vacance, ne voulait pas qu’on fasse de bruit l’après midi parce qu’il avait besoin de se reposer. Alors il fallait bien le dire, elles étaient moins drôles les vacances lorsqu’il était là. On ne sortait que lorsque la chaleur était tombée pour aller faire un petit tour dans le quartier, voir quelques amis. Mais il ne supportait pas trop que l’on coure et que l’on crie. Il avait besoin de calme et lorsqu’on partait, ce n’était jamais avec lui parce que même pendant les vacances, il lui arrivait de devoir faire un saut au travail, pour voir si tout allait bien.

Et puis il y avait quelque temps, les choses avaient changé à la maison. Son père était là plus souvent ; de plus en plus souvent. Et puis sa mère avait pris un travail. Maintenant il arrivait que le soir parfois à la sortie de l’école, ce soit lui qui vienne le chercher même si depuis quelque temps déjà, maman l’avait autorisé à rentrer seul en faisant bien attention aux voitures lorsqu’il traversait la grande rue. Il l’attendait devant la sortie, un sourire embêté aux coins des lèvres. Il semblait un peu triste. Il ne téléphonait plus pendant des heures en parlant fort. On aurait dit qu’il attendait quelque chose sans trop y croire.

Et aujourd’hui pour la première fois depuis son entrée à l’école, il n’allait pas manger à la cantine. Le matin même son père lui avait dit qu’il viendrait le chercher pour qu’ils mangent ensemble, entre hommes. Il s’était senti fier. A la sortie de midi il c’était précipité dehors et une fois à la maison, il avait mangé sans faire d’histoire. Son père souriait. Il avait toujours son air un peu triste mais on sentait bien quand même que ça lui faisait plaisir qu’ils mangent ensemble.

Et ce fût sur le chemin du retour à l’école que pour la première fois, il découvrit que son père pouvait être drôle. Il le regardait en coin en souriant malicieusement. Puis il avait souri plus franchement et sans prévenir avait fait un petit saut sur place, à pieds joints. Comme s’il y avait eu soudain un trou à franchir. Puis il avait recommencé à sauter presque aussitôt, cette fois en faisant un moulinet avec ses pieds dans le vide. La situation était tellement inattendue qu’ils avaient commencé à rire tous les deux, main dans la main. Son père reprit le mouvement en l’accentuant.

Sa petite main calée dans celle, ferme, de son père, il commença lui aussi à courir. Ils courraient maintenant tous les deux de plus en plus vite, toujours en faisant des petits sauts ridicules. Ce fut de cette manière qu’ils arrivèrent aux portes de l’école.