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samedi 3 novembre 2007

Nouvelle : La jonction des parallèles (3)

La jonction des parallèles (3)
Le ciel gris et encore lourd commençait à se déchirer par endroit et à laisser apparaître de petits morceaux de ciel bleu en cette fin de journée. De courtes rafales de vents soufflaient par moment, agitant parfois des morceaux de plastiques pris dans les arbres, perchés comme des guirlandes de désespoirs.
Il avait croisé des monceaux de mort et des morceaux de vies hébétées, des amas de tout et des fragments de rien, au milieu duquel des hommes erraient, abasourdis par la puissance du choc et l’injustice de celui-ci. Et avec tout cela, avec toutes ces vies broyées, ces vivants qui ne savaient plus pourquoi ils étaient là si ce n’est pour survivre dans un enfer, il disposait de trente quatre seconde pour faire comprendre à tous ceux qui étaient restés là bas, ce qui se passait ici.
Lorsqu’il poussa la porte de sa chambre vers vingt et une heure, il n’avait plus prononcé un mot depuis longtemps. Cette vision de fin du monde dans laquelle étaient englués ces êtres humains l’avait profondément atteint.
La nuit passa. Un peu assis sur le bord de son lit, un peu devant sa table de travail, un peu dans le sommeil, la nuit passa, plaine de fantômes. Vers trois heures du matin le téléphone sonna.
« - Fred ? C’est bon t’es prêt ?
« - Hum….
« - …ça va ? t’as pas l’air euh… ?
« - Non c’est bon. Je passe dans combien de temps ?
« - Je te rappelle dans une heure et tu passes à ce moment là.
« - Ok. A tout à l’heure. »
Une longue et lente heure d’attente commença donc. Privé de sommeil, trop hanté qu’était celui-ci par des visions de morts en sursis mais ne sachant plus quoi faire éveillé, Frédéric resta assis là, passif, en plein milieu de cette nuit malgache. Vint l’heure des trente quatre secondes, le moment où une petite fenêtre d’espoir et d’intérêt allait s’ouvrir en occident pour tous ces gens qui mourraient dans cette île.
« - Tu as l’antenne dans 5secondes, quatre, trois, deux, un, top »
Tout se déroula comme si une autre personne que lui parlait. Il avait l’impression que les mots sortaient sans qu’il ne les comprenne. Il récita son texte tentant à chaque instant de garder ce ton neutre et professionnel qui faisait de lui un journaliste. Mais il se sentait empli de tant de sentiments contradictoires qu’à plusieurs reprises il avait voulu se mettre à hurler dans l’appareil qu’ici les gens mourraient de n’être rien par rapport au reste du monde ; que non seulement ils avaient du subir les assauts dévastateurs de la nature mais qu’ensuite, c’était l’indifférence du reste du monde qui leur était jeté à la figure…il aurait voulu dire tant de choses pendant ces trente quatre secondes, tant de choses.
Puis la fenêtre se referma, le flot d’information reprit son court et c’est alors seulement, que Frédéric éclata en sanglot.
…
« - Il est sept heure passé de quelques secondes, les informations vous sont présentées par Lucile Daumier.
« - Bonjour. Drame ce matin dans la banlieue sud de Paris, un homme entre dans un café et tire sur le soit disant agresseur de sa fille…
Sans bouger, la voix lointaine et l’esprit encore embrumé de sommeil, Alex lança paresseusement à sa petite amie qui dormait juste à côté de lui :
« - Milie
« -…
« - Milie
« - Humm !
« - Eteint le réveil…
Une voix encore chaude de sommeil venue de dessous l’oreiller lui répondit, étouffée :
« -… J’écoute.
« - Menteuse. »
Il perçut alors le léger bruit d’une main glissant entre les draps chauds, sentit les doigts remonter en chuchotant le long de son corps, s’arrêter un instant sur son torse, le caresser doucement, presque sans le toucher, comme un petit souffle de chaleur. Elle se rapprocha alors, se pelotonna contre lui et d’une voix boudeuse lui dit :
« - J’ai pas envie de me lever. »
« Politique internationale, les Etats-unis maintiennent leurs positions en faveurs d’une intervention en Irak…
« - Non aller vas y. On a dit chacun son tour. Aujourd’hui c’est à toi de préparer le petit déjeuner. »
Elle se rapprocha de lui et lui souffla dans l’oreille :
« - Je vends ma matinée en échange de mon corps, tu n’es pas preneur ? lui glissa t elle d’un ton malicieux.
Tout en la serrant dans ses bras, il répondit :
« - Non. Alors tu sais ce qui te reste à faire…
Emilie fit semblant d’être fâchée et tout en enfilant le tee-shirt de Yann qui traînait par terre, se dirigea vers la cuisine. Elle alluma le second poste de radio, juste assez fort pour l’énerver. Puis elle baissa le son et mis l’eau à bouillir :
« Sport, le PSG écrase Marseille 3 buts à 0 infligeant au club phocéen sa plus lourde défaite de la saison… »
Du fond de son nid douillet, Yann écoutait avec délectation se mélanger ces bruits du matin. Le son effervescent de la bouilloire pour le thé, les bols qui s’entrechoquent, le cliquetis des cuillères. Et puis l’odeur des tartines avant le bruit de leur bond métallique indiquant qu’enfin, elles étaient à point.
« A la bourse de New-York les coût du pétrole s’emballent Stéphane Saulier.
Effectivement Christian, ici à New-York… »
« - C’est prêt ! »
La voix d’Emilie avait glissé dans son oreille sans qu’il ne s’y attende. Il lui arrivait souvent ainsi de se rendormir à moitié, écoutant les nouvelles comme si elles ne lui étaient adressées qu’à lui. Il avait alors l’impression de faire partie de la rédaction, d’être là avec les journalistes qui lui rapportaient les informations. Il avait aussi ses petites habitudes auditives. La voix d’untel lui était, sans qu’il ne sache vraiment pourquoi d’ailleurs, agréable et familière, alors que le débit de mitraillette d’un autre, l’insupportait.
Il jeta un œil mi-clos au réveil. Sept heures trente quatre ; impossible de se rendormir sans entamer par la suite une course endiablée contre les minutes pour ne pas arriver en retard au boulot. D’un pas mou il se leva, enfila un caleçon, passa un tee-shirt à l’envers et se dirigea vers la table.
« - Et tout de suite, le chronique géopolitique de Martin Béral :
Les relations entre l’Irak et les Etats-Unis…
« - Tu croies qu’il va y avoir la guerre toi, là bas ? » lui demanda Emilie.
« - Je ne sais pas trop. Il y a beaucoup d’argent en jeu alors euh…je pense que c’est plutôt probable. »
Puis il plongea le nez dans son thé, faisant danser les miettes avec sa cuillère dans le liquide ambré. Emilie lui posa encore une ou deux questions puis, face à la mauvaise volonté évidente qu’il mettait à répondre, préféra renoncer. Les minutes passaient et les chroniques s’enchaînaient les unes après les autres. Leur rythme régulier tous les matins avait un côté rassurant pour Yann. Il savait quasiment sans regarder l’heure si il était en avance ou non, si il avait besoin de se presser ou bien si il pouvait prendre encore un peu le temps de se laisser porter par ses pensées encore voilées de rêves. Aujourd’hui il avait un peu de temps. Emilie avait entamée son ballet matinal. Elle courrait d’un bout un l’autre de l’appartement, cherchant son jean posé sur la chaise de la chambre bien en évidence, se maquillant tout en se brossant les dents et ne cessant de répéter :
« - Ohlala, non mais là c’est sûr je vais être en retard… » Encore un ou deux passages, un bisou furtif avec la promesse de s’appeler pour midi, puis la porte claqua et Yann se retrouva seul avec la radio. La ronde des nouvelles avait repris, charriant en vrac politique internationale, science et sport. Mais ce matin là à la fin du journal, surgit une chronique du bout du monde au goût amer. Une nouvelle qui le retint trente quatre secondes de plus que d’habitude sur sa chaise. Une nouvelle portée par une voix à travers laquelle, du fond de sa petit vie à peine effleurée de temps à autre par ce que pouvait être le mot problème, Yann pu lire tour à tour, la déception, l’impuissance, l’horreur et la tristesse profonde et sincère d’un homme désemparé. Trente quatre secondes de désillusions. Ce jour là, le nom de Frédéric Filatreau resta gravé dans sa mémoire.

« - Oui Christian ici il n’y a plus rien et évoquer le mot catastrophe ne signifierait pas grand chose tellement la situation semble désespérée. Les être humains qui ont survécu au cataclysme errent pour la plus part comme des fantômes dans les rues à la recherche d’eau potable et de nourriture. Tout a disparut dans cette île. Le réseau d’eau déjà précaire a explosé en de nombreux endroit, l’électricité n’est plus qu’un souvenir. Les rues ont été envahies par des coulées de boues jusqu’à une hauteur de plus d’un mètre cinquante et comme le soleil a refait son apparition elle commence à durcir empêchant tout déblayage.
J’ai vu hier soir des corps encastrés dans les arbres comme si il s’agissait de simple morceau de linge. L’arrière pays quand a lui est totalement inatteignable. Personne ne sait ce qu’il en est de dizaines de villages qui se trouvaient sur la trajectoire des coulées de boues. L’aide internationale commence tout juste à arriver, mais déjà, les gens ici n’ont absolument plus rien…même plus l’espoir. En direct de Madagascar pour RadioNouvelles, Frédéric Filatreau»

mercredi 31 octobre 2007

Nouvelle : La jonction des paralléles (2)

La jonction des paralléles (2)
Il faisait une chaleur suffocante en dehors de l’appareil. L’air saturé d’humidité et de chaleur emplit ses poumons.
Dès sa descente de l’avion, Frédéric pu se rendre compte à quel point l’ouragan avait frappé fort juste en regardant l’état de l’aéroport. Une partie du toit était arraché, plusieurs vitres brisées, des arbres étaient couchés et il traînait partout sur le sol des objets accumulés en tas hétéroclites. Morceaux de plastiques, de toits, enjoliveurs de voitures, étaient enchevêtrés à des bouts de bois ou de ferraille qui avaient été charriés par le vent et les pluies diluviennes qui s’étaient abattues quelques heures plus tôt sur la région, entassant le tout au grès d’un hasard chaotique.
Aussitôt les formalités administratives accomplies, quelqu’un l’aborda :
« - Monsieur Filatreau ?
« - Lui même.
« - Je suis l’assistant du journaliste que vous remplacez. Kelevo Smabamaluka. Enchanté de vous rencontrer. Vous avez fait bon vol ?
« - Calme. Très calme.
« - Très bien. Si vous voulez bien me suivre, un taxi nous attend à l’extérieur. Il nous conduira jusqu’à votre hôtel. »
L’homme était un malgache assez grand, maigre et qui s’exprimait dans un français quasi impeccable. Sur la route Frédéric n’en revint pas des dégâts. Il avait l’impression que l’on avait enfermé la ville dans une boite, qu’on l’avait secoué violemment pour au final, tout rejeter sur le sol en un vrac invraisemblable. Des gens en guenille faisaient la queue devant les camions citernes qui distribuaient de l’eau potable.
« - Tout le réseau de distribution d’eau qui déjà n’est pas terrible d’habitude, a été anéanti avec cette tempête. Idem pour tout ce qui est nourriture. Actuellement nous ne pouvons survivre que grâce à l’aide internationale. Enfin du moins, ce que l’on veut bien nous envoyer parce qu’il faut bien le dire, pour l’instant nous ne recevons pas grand chose ».
Tout le chemin ne fut qu’une longue vision de misère. « Vision de misère ». Il avait l’impression que ces mots résonnaient dans sa tête sans qu’ils ne puissent trouver leur sens réel. Ils n’étaient que des mots, fades et insipides, charger d’exprimer la réalité du tableau qu’il avait sous les yeux mais ils semblaient ne contenir aucune profondeur, aucune réalité. C’était la première fois qu’il prenait ainsi conscience du décalage qu’il pouvait y avoir entre des mots et la réalité qu’ils étaient censés exprimer. Des mots. Comment allait il pouvoir faire passer toute la détresse de ces êtres humains, uniquement avec des mots. En effet, à la différence de la télévision, lui n’avait pas le pouvoir des images pour heurter ou pour marquer les gens. Il n’avait que celui des mots pour tenter de transmettre son ressenti. Et contrairement à la presse, ses mots, une fois prononcés, disparaissaient dans les souvenirs, emportés pas le flot du reste des informations à suivre. Ils ne pouvaient être relu afin de pouvoir en soupeser toute leur exactitude et tout leur relief ; afin d’en tirer l’analyse la plus juste possible. Mais c’était ce qu’il aimait par-dessus tout dans la radio. La spontanéité et la précision que son travail exigeait. Mais aujourd’hui, face à l’ampleur de la catastrophe, les mots lui semblèrent soudain bien impuissants.
Son téléphone sonna.
« - Oui ?
« - Fred ? C’est Georges. Ça y est t’es sur place ?
« - Ouais.
« - Bon parfait. J’ai réussi à te dégoter trente quatre secondes dans la tranche du matin. Tu passes demain, OK.
« - OK.
« - Bon je te laisse. On est à la bourre sur le bouclage et on est débordés de boulot. Il y a eu une série d’attentat à Jérusalem juste avant le début des journaux de la matinée. Enfin bref ; Bosse bien et essaye de m’envoyer ce que tu vas dire dans la nuit histoire que je jette un oeil avant que tu passes à l’antenne.
« - Tu me fais pas confiance ?
« - Mais si je te fais confiance. C’est juste si tu peux c’est tout. Bon aller je te laisse.»
Frédéric raccrocha. Trente quatre secondes.
Malgré leur quatre-quatre, ils roulaient très lentement. La route, ou du moins ce qu’il en restait, n’était plus qu’une succession de trous plus ou moins profonds, empêchant toute circulation normale. A plusieurs reprises, il durent même descendre du véhicule afin de dégager le chemin de débris divers et variés. Dehors, une odeur de boue mêlée à celle des déchets en décomposition emplissait les narines.
Au début de leur périple, Frédéric questionna Kelevo pour tenter d’en savoir plus sur la situation. Puis petit à petit, celles-ci devinrent inutile, sont regard seul lui suffisant.
Ils arrivèrent à l’hôtel. Malgré les arbres déracinés et les quelques poches et autre tôles ondulés qui jalonnaient le jardin, celui-ci semblait avoir était plutôt épargné.
« - Il est sur un point haut, expliqua Kélévo, ce qui fait que la boue ne l’a pas envahie comme le reste. »
Frédéric hocha la tête.
« - Ne bougez pas. Je pose mes valises et on repart.
« - Tout de suite ?
« - Oui. Tout de suite.
« - Bien. »
Quelques minutes plus tard, le quatre-quatre et ses passagers reprirent leur route chaotique.
« -Vous avez déjà vu l’aéroport et les quartiers nord de la capitale. Le centre ville c’est pire mais on va essayer d’y accéder quand même afin que vous puissiez vous rendre compte. Les rues sont en terre ici et il n’ y a pas d’évacuations. Du coup elles se sont transformées en torrents de boue vue la quantité d’eau qui est tombée, emportant tout sur leur passage. » L’homme continua d’égrainer les conséquences de la catastrophe. Les mots s’enchaînaient les uns derrière les autres et mettaient Frédéric de plus en plus mal à l’aise. Ils avaient une allure de constat, pâle et froid et ne reflétait absolument rien de la réalité présente. En pénétrant petit à petit dans le centre de la ville, il se sentit encore plus profondément envahi par le sentiment de malaise. Trente quatre seconde.
Le petit intervalle dont il disposait lui revint soudain en mémoire. Il avait trente quatre secondes exactement pour tenter de raconter la souffrance, l’ignorance, le désarroi, la douleur et l’abandon. Trente quatre seconde perdues entre le sport et la politique nationale ; trente quatre secondes gagnées sur l’indifférence générale. La sensation de manquer de temps le saisi. Comme si celui-ci s’était soudain rétréci dans son esprit et que les heures qui le séparaient du moment où il allait devoir parler à la radio, s’étaient subitement transformées en minutes.

mardi 23 octobre 2007

Nouvelle: La jonction des parallèles (1).

La jonction des parallèles.


« - Oui…je suis à l’aéroport là. Je me prépare à prendre l’avion pour Antananarivo… je sais mais j’ai pas pu te prévenir plutôt. Notre correspondant sur place a été blessé par l’ouragan et on a été obligés de le rapatrier ; Comme ils cherchaient quelqu’un à la rédaction je me suis proposé… Parce que tu crois que ça m’amuse d’aller là-bas… Non ça devrait aller assez vite. J’arrive, je fais mon reportage, deux ou trois interviews et je rentre… Je sais pas moi, quatre ou cinq jours tout au plus -enfin j’espère, pensa Frédéric pour lui même, parce que déjà que Madagascar c’est pas la joie alors après un ouragan j’ose même pas imaginer.- Pourquoi je me suis proposé ? Ecoute Julie on a déjà eu cette conversation dix mille fois.… Oui je sais, c’est d’ailleurs pour ça que je t’appelle. Il faudrait que tu amènes Léa chez mes parents cette semaine, j’ai tout arrangé avec eux, ils sont au courant… Mais non j’abandonne pas ma fille pour mon travail mais il se trouve que là j’ai un impératif… »
Frédéric sentait que la conversation avec son ex-femme était en train de tourner, comme d’habitude, à l’altercation. Arpentant nerveusement un coin anonyme de l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle, il tentait tant bien que mal de garder son calme. Evidemment que ses parents ne le remplaceraient pas, il n’en avait jamais été question d’ailleurs. Mais que pouvait il faire de plus pour l’instant ? Et puis ce n’était que pour une absence de cinq jours, une semaine maximum. Léa ne serait quand même pas traumatisée de passer une semaine chez ses grands-parents qui l’adoraient en plus.
« - Bon il faut que j’embarque là… Oui… Je t’appelle quand je rentre. Salut. » Le claquement sec de son portable mit fin à la conversation. Il le fourra au plus profond de sa poche et, tout en prenant une grande inspiration, regarda sans bouger les avions décoller sous la pluie. Il resta planté là un long moment, les mâchoires et les poings serrés. Pourquoi fallait il toujours que son ex femme remette en cause sa façon de faire ? Il ne lui avait jamais rien imposé lui. Alors pourquoi se sentait elle obligée en permanence de venir commenter toutes les décisions qu’il prenait ?
Il aimait son métier, peut être un peu plus que la moyenne certes, mais était ce pour autant que l’on devait comme ça, en permanence, le sermonner sur ce qu’il ne faisait pas ou bien sur ce qu’il faisait mal. Il tentait de faire de son mieux et comme il réussissait à faire mieux au niveau professionnel qu’au niveau familial, il s’y consacrait un peu plus. Cela ne voulait absolument pas dire qu’il en oubliait sa fille loin de là. Mais lorsqu’il y avait des impératifs, il se devait d’être là, c’est tout.
Et puis, il fallait bien qu’il se l’avoue aussi, il adorait le côté imprévu des missions qui lui étaient imparties. Dés qu’on lui demandait si il pouvait se rendre quelque part, il ne disait que rarement non. Il se repassa rapidement le film de ses souvenirs depuis qu’il était arrivé à la rédaction. Il avait déjà couvert deux fois le Kosovo, plusieurs rebellions en Afrique de l’ouest, la mousson en Asie du sud-est l’année dernière et ce systématiquement au pied levé. Dés qu’il y avait un événement quelque part et que le correspondant sur place pour une raison ou pour une autre ne pouvait s’y rendre, c’est lui qu’on envoyait directement de Paris. Il avait souvent à peine le temps de s’imprégner avant de partir de ce qui allait l’attendre sur place. Il avalait rapidement le dossier concocté par une des secrétaires de la rédaction, et s’en remettait la plus part du temps au contact qu’ils avaient sur place. Si il n’en avait pas, la tâche n’en était que plus difficile mais non moins excitante. Parfois, il était tellement pris dans sa dynamique de spontanéité qu’il ne prenait conscience de ce qu’il avait vu ou des risques qu’il avait pu prendre qu’une fois qu’il était de retour à Paris. Sur place, il était là pour faire son travail ; rendre compte d’une situation le plus clairement possible et surtout de la façon la plus neutre. Il était le miroir renvoyant l’image, fidèle, précis. Pour le reste, que pouvait il faire de plus de doute façon ? A chacun son travail. Lui n’était ni une ONG ni un représentant de quoi que ce soit. Il était les yeux et les oreilles objectifs d’un média charger de communiquer au reste de ses concitoyens un fait, la plus part du temps dramatique, qui se déroulait dans un coin du globe. Ni plus, ni moins. Aux autres de faire les commentaires et les analyses. Cette neutralité imposée n’allait pas sans lui poser quelques problèmes de conscience à certain moment, mais il évinçait la plus part du temps la question, préférant se concentrer sur ce qu’il avait à faire.
« Les passagers pour le vol numéro 3547 à destination d’Antananarivo sont priés de se rendre à la porte numéro 7 pour un embarquement immédiat. »
Le vol se passa sans problèmes. Frédéric pensait à un projet d’émission, aux vacances à venir qu’il avait prévu avec sa fille et Véronique sa nouvelle compagne. Elles ne se connaissaient pas encore et cela allait être l’occasion de les présenter. Il sorti son dossier afin de regarder ce qu’il en était exactement de la situation. Les choses ne semblaient pas se présenter sous le meilleur des angles. Madagascar, un des pays les plus pauvre du globe, venait d’être littéralement soufflé par un ouragan. Les échos qu’il en ressortait était un chaos total et une situation explosive car l’eau potable avait complètement disparut, le fragile réseau mis en place quelques années plutôt ayant explosé avec le reste de peu de constructions que comptait ce pays. Ces informations, ils avaient pu les avoir grâce à un contact sur place avec qui il avait rendez vous en arrivant. Mais apparemment, bien peu de journalistes semblaient se rendre là bas pour le moment. Bercé par le rythme régulier du vol, un peu étourdi par les quelques coupes de champagne que lui avait servi l’hôtesse, il finit par s’endormir. Lorsqu’il se réveilla, l’avion amorçait sa descente sur la capitale de Madagascar.

mercredi 17 octobre 2007

Nouvelle


Seul


Et là, au milieu de cette nature imposante et omniprésente, au milieu cette nuit où je n’étais plus rien et où soudainement, cette vérité intrinsèque que je fuyais habituellement en courant après mes rendez vous, après ces minutes qui ne cessaient de m’échapper et qui filer à la vitesse du vent, j’ai eu peur. Et le pire, c’est que cette peur n’avait ni noms ni raisons.
Elle m’avait agrippé le ventre, fait trembler le corps et paralysé la gorge. Elle avait obscurci mon esprit pour ne plus en faire qu’un immense champs noir et plein de doutes et tout ça uniquement parce que brusquement, je ne bougeais plus, je n’était plus rien. Je n’avais plus moyen de m’échapper, plus de moyen de me mouvoir dans l’espace pour tenter de faire illusion, j’étais posé, échoué, statique, immobile. Je n’étais plus attendu nul part, je n’étais plus celui qui est en retard ou en avance. Non. J’étais. Et c’était tout. Le flot impétueux du temps dans lequel j’aimais tant naviguer et me perdre habituellement m’avait poussé sur le côté et je me retrouvais comme un tronc d’arbre sorti du courant ; refoulé sur la berge à devoir attendre…
Dans un mouvement compulsif, je tentais désespérément de refaire marcher mon portable. Ce lien permanent avec mon réseau, mon flot, ne pouvait pas m’avoir lâché ainsi. C’était impossible. Et pourtant si. Voilà. Je n’avais plus en face de moi que l’attente. Longue, sombre et inexplorée, j’allais devoir m’y confronter, seul…
Seul ? Après tout, ce n’était pas ce qui me dérangeait le plus car à bien regarder, être seul était un peu l’histoire de ma vie du moment. Depuis qu’on c’était quitté Cécile et moi il y avait environ deux ans maintenant, je n’avais jamais vécu de nouveau en couple. Enfin on c’était quitté…disons que sans vraiment savoir pourquoi ni comment on était arrivé à la fin de l’histoire. Alors plutôt que de continuer à faire semblant, plutôt que de continuer à se voiler la face et à se dire que « peut être ça aller revenir… » on avait choisi d’arrêter. Je l’ai regretté, mais il était trop tard. Trop tard pour la rappeler, pour s’expliquer. La vie passe et parfois on se réveille avec le sentiment contradictoire de ne pas savoir si l’on est heureux qu’il nous reste encore du temps pour faire des choses ou bien l’on doit être terrifié par le temps déjà écoulé. Toujours est-il que depuis, d’aventures en aventures, je comblais certaines de mes soirées de façon sexuellement ludique. Ni plus, ni moins. Mais je n’avais jamais retrouvé aucun intérêt à vivre de nouveau un quotidien avec quelqu’un. Le principal argument était que cette situation m’offrait l’énorme avantage de ne présenter aucune obligation l’un vis-à-vis de l’autre. Tout juste devais je m’en tenir à un semblant d’honnêteté lorsque l’ennuie commençait à poindre à l’idée de la revoir. Mais mes excuses étaient devenues avec le temps et l’habitude, nombreuses et imparables. Et mes compagnes variaient donc de façon régulière et parfois cavalière. Mais je n’avais absolument pas le sentiment de leur manquer de respect en quoi que ce soit. Je ne cherchais qu’à partager des bons moments et cette quête hédoniste incluait parfois des décisions pouvant paraître un peu dure. Disons que je préférais être dur que prisonnier d’une situation sans issue. Ma vie quotidienne était donc baignée d’une douce solitude plus ou moins choisie, ce qui me laissait beaucoup de temps pour moi et pour faire, par conséquent, tout ce que je désirais. Alors pourquoi ais-je eu si peur soudainement de me retrouver ainsi seul au milieu de nul part ? Pourquoi cette peur-panique m’avait-elle prise quelques instants plus tôt, me terrassant comme si j’avais reçu un coup de poing dans le ventre ? Peut être était ce la nuit ? Peut être était-ce toute cette immensité ? Et puis cet isolement, contraint et brusque. Cet isolement qui c’était imposé de lui-même sans me laisser le choix, sans même prendre la peine de me prévenir. Cet isolement qui avait surgit dans ma vie et que j’allais devoir supporter malgré moi au moins jusqu’à demain matin. Car si il est vrai que je vivais seul, je ne vivais pas pour autant isolé. Le secret de l’attraction des grandes villes réside sûrement là dedans. Ce sentiment de pouvoir se permettre de choisir sa vie, d’être parmi sans pour autant avoir le sentiment d’être avec. La vue des autres, la vie des autres, me permettait de fuir de façon plus aisée le vide la mienne.
Mais là, je n’avais plus rien, plus d’écran, plus de bouclier, j’étais seul, au milieu de nul part.
…
Tout avait commencé quelques jours plus tôt avec ce coup de fil d’un ami :
« - Thomas ?
« - Ouais.
« - Comment ça va ?
« - Comme un mec qui bosse en pensant à ses potes qui sont entrain de se dorer la pilule en Espagne…
« - Oh aller ça va hein ! Ça fait un mois qu’on te propose de venir avec nous…tu devrais je te jure c’est génial comme coin.
« - Mais je ne peux pas marcher je te rappelle, répliquais-je sur un ton faussement énervé. Ma cheville me fait encore un mal de chien dés que je la pose part terre alors si c’est pour aller m’enterrer en pleines Pyrénées espagnole pendant que vous allez vous amuser dans les montagnes non merci, je préfère encore rester là.
« - Bon d’accord tu peux pas marcher ça on avait bien compris ; mais tu peux conduire ?
« - Oui, ça je peux ça…
« - Tu peux parler aussi ; ta cheville elle t’empêche pas de parler ?
« - Non. Non ça c’est bon aussi…
« - Et faire la bouffe ? T’es handicapé au point de pas pouvoir faire la bouffe ?
« - Mais non ça…
« - Bon et nager ?
« - Nager ?
« - Oui nager. L’action de se déplacer dans l’eau. Tu peux le faire ou pas ?
« - Vous avez une piscine dans le camping ?
« - Non. Mais le coin regorge de petits ruisseaux bien frais qui forment des bassins dans lesquels on peut se baigner sans problème. On en a trouvé des qui font rêver j’te jure. Et vraiment pas loin, on peut quasiment y aller en bagnole. Et ici c’est tellement paumé qu’on est toujours tout seul. On c’est fait des pique-niques du diable, avec des bouteilles de rosé, des olives, des salades de tomates…le soleil…les cigales…Pierro est venu avec sa guitare et hier Caro a chanté, c’était extra…
« - …….
« - Là je t’appelle de la ville parce qu’on avait besoin de faire des courses et que là bas la petite épicerie elle est hyper chère et vend pas grand-chose de toute façon. Les portables passent pas et comme on est à plus d’une heure de voiture de la première « ville » si on appeler ça comme ça, on va pas y venir tous les jours…enfin on est là mais après c’est mort, on reviendra dans je sais pas combien de temps, alors si tu veux te décider c’est maintenant ou jamais. De toute façon tu vas pas rester tout seul chez toi, t’es en vacance dans quelques jours…
« - Non j’suis pas tout seul ! Y’a Nico qui bosse sur la côte qui m’a proposé d’aller passer quelques jours chez lui. Il loue une baraque à deux minutes de la plage…
« - Whoua !! Super le plan…trop original. T’as raison vas y je suis sûr que tu vas t’éclater. » Phil adorait ce genre de répliques ironiques et désabusé. De toute façon, c’était vrai qu’à tout bien réfléchir, mes excuses étaient stupides et ne pouvaient tenir la route qu’un court instant. Comment comparer une proposition d’aller rejoindre six de mes amis en Espagne en plein milieu de ce que la plus part qualifiait de petits paradis tant le paysage y était sublime et la vie tranquille et l’idée d’aller passer deux jours sur la côte surchauffée et surbondée en compagnie d’un zombie qui bossait comme un malade parce que c’était la pleine saison. Face à tant de perspicacité, je dû me rendre à l’évidence :
« - Bon…file moi l’adresse. Je suis en vacance vendredi soir et je pense que je partirai samedi matin. Donc je serais là en gros samedi en début d’après midi. ça vous va ?
« - Eh ben voilà ! Alors deux trucs juste avant que je t’explique comment venir. Si tu pouvais amener avec toi un petit ravitaillement, genre des bières parce que ça il en manque toujours, de l’eau en bouteille, quelques fruits et légumes…enfin bon, des trucs à manger quoi, ça nous évitera un aller retour supplémentaire jusqu’ici…et aussi si t’as le temps, si tu pouvais passer chez les parents de Tof prendre son freezbee…
« - Ok ! C’est tout ?
« - Ouais. Alors maintenant pour venir… » S’en était suivi une longue explication au court de laquelle j’avais surtout retenu le paramètre suivant « Surtout faut pas hésiter à continuer. Tu vas voir c’est long et isolé, en plus pendant au moins une heure t’as plus de goudron, mais faut pas hésiter à continuer… »
J’avais continué…jusqu’à ce que je me rende à l’évidence que j’étais vraiment définitivement perdu. La route c’était muée en chemin, cahoteux et chaotique et la nuit m’ayant privé de tout les repères que m’avait cité Phil, avait conduit mes roues jusqu’à ce traître de cul de sac. Tout en effectuant ma manœuvre de retrait accompagné de quelques injures significatives contre la nuit, la route, cette voiture et mes amis en général, j’avais soudain entendu, venant du dessous de mon engin, un bruit terrible. Un de ces bruits qui vous fait dire que cette fois, vous allez en avoir pour cher. J’avais aussitôt stoppé tout mouvement, anxieux, l’oreille aux aguets. Tout avait pourtant continué de tourner normalement. J’étais alors reparti sans plus me soucier de rien, espérant que la casse, si casse il y avait, tiendrait au moins jusqu’au camping… si camping il y a avait.
C’est alors que mes yeux tombèrent sur ma jauge d’essence et c’est à cet instant que je réalisais que casse il y avait eu et apparemment sérieuse puisque mon aiguille chutait dangereusement vers la zone rouge. Dans un mouvement à la fois guidé par la panique et la rage, je tentais d’accélérer espérant peut être que cette opération face apparaître comme par magie au détour d’un virage, le lieu de mes recherches. Mais rien. Cette tentative ridicule et désespérée pour me sortir de ma situation n’avait fait qu’avaler un peu plus vite les quelques gouttes qui restaient encore dans mon réservoir. Et c’est ainsi que je m’étais retrouvé perdu au beau milieu de la campagne espagnol, en pleine nuit et sans aucun moyen de contacter personne. Heureusement que j’avais de quoi manger. Parce que si en plus j’avais du jeûner alors-là ça aurait été le bouquet.
L’odeur d’essence me saisit les narines dés que fut dehors. Abattu et résigné, je m’étais laissé tomber le long de la carrosserie jusqu’à me retrouver assis par terre. Je suis resté comme ça un long moment, à regarder le ciel et les étoiles et c’est là, en faisant le bilan de ma situation au milieu des vapeurs d’essence et de cette nuit brûlante d’été, que j’ai soudain senti monter en moi cette angoisse immense et indicible ; cette peur innommable et innomée qui m’avait assailli de toute sa sournoise insaisissabilité ; cette peur de moi et de mes secrets que cet isolement forcé me faisait soudain exploser à la figure.
…
Si ma mère me voyait…Je ne sais absolument pas pourquoi en plein milieu de la nuit, à moitié endormi sur la banquette arrière, je me suis mis à penser à elle et à ma famille en général. Peut-être que mon esprit embrouillé avait fait un lien entre cette solitude qui m’avait si brusquement capturée et mes relations avec ma famille. Ou peut être était-ce ce paysage de désert qui m’avait inspiré une telle réflexion. Allez savoir. Mais en tous les cas, je me suis mis à penser à eux.
Je les voyais de façon épisodique. Je les voyais, parce qu’il le fallait bien. Je ne les détestais pas ça c’est sûr ; mais je me sentais…de plus en plus distant. Mes parents m’aimaient, comme on aime un fils…malgré tout et sans être complètement distendus, nos liens n’étaient pas des plus proches. Et sans être complètement dissident, je n’étais malheureusement pas rentré dans les canons de la vie qu’ils avaient tracés pour moi. Contrairement à mon frère cadet qui lui « avait réussi »…Architecte à vingt-quatre ans dans un grand cabinet à Lyon, sa femme, d’une stupide transparence, était déjà enceinte.
« -Quatre ans de moins que toi et déjà tellement d’avance… » m’avait dit une fois ma mère avec la délicatesse qui la caractérise à certains moments. Mais tellement d’avance sur quoi ? Pour aller où ? Je me suis toujours demandé ce que pouvait bien signifier tout cela : être en avance, avoir réussi…Tenant compte du fait évidement que je n’avais absolument pas l’impression d’avoir « raté » quoi que ce soit.
Effectivement, mes études avaient été écourtées en raison d’une forte prédisposition festive et surtout aucune motivation pour la branche commerciale dans laquelle je m’étais engagé par dépit après avoir obtenu mon bac par miracle. J’avais été tellement surpris de m’en être sorti que les demandes que j’avais faite « au cas où », me fichant royalement de leur contenu, c’étaient révélées du jour au lendemain, devoir être ma vie. Je crois d’ailleurs que c’est à cette époque que je me suis mis à courir. Enfin quand je dis à courir, c’est une façon de parler bien sûr…disons que je me suis mis à faire autre chose que ce qui m’était demandé, histoire de me donner de la contenance, histoire aussi de ne pas voir…Alors voilà, de fêtes en petits boulots, de formations en stages, j’avais fini par arriver là où j’en étais maintenant. Et j’en étais plutôt content. Car jamais je n’avais eu l’impression « de perdre mon temps » et « d’avoir gâché mes meilleurs années ». Bien au contraire. J’avais ri j’avais bu. J’avais aimé j’avais lu. J’avais partagé j’avais vécu, avec des gens, tous différents mais dont certains étaient devenus maintenant mes amis. D’autres avaient à jamais disparu, ne laissant qu’une trace, un souvenir agréable ou non, mais ils avaient compté et avaient contribué à ma vie quoi qu’on puisse en dire.
Alors oui, je n’avais sans doute pas suivi « la » route, « le » chemin mais après tout, en était-ce pour autant dommageable ? Apparemment oui, aux vues des quelques remarques susurrées mais inévitables qui tombaient généralement à la fin de certains repas de famille. Apparemment non, aux vues du sentiment de tranquillité que j’éprouvais à l’égard de mes choix.
Certes mon poste ne brillait pas des milles feux de la réussite comme l’entend la société en général. Mais mes revenus me suffisaient à avoir un appartement décent, des sorties plus ou moins culturelles mais régulières et de quoi épargner pour me payer de temps en temps un petit brin de vacances. De quoi mener une vie tranquille en quelque sorte.
Et alors ? Comme si c’était un crime de n’avoir que pour ambition d’apprécier ce genre de vie. Comme si c’était mal de me contenter et d’être satisfait de ce que je vivais pour le moment. Je me souviens d’un jour où mon frère, après une altercation familiale m’avait dit, croyant dans doute me clarifier une situation que je n’avais que trop bien comprise :
« - ça n’est pas un reproche ; on te dit juste que tu ne cherches pas à progresser dans ce que tu fais…voilà c’est tout. » J’étais sorti de table et j’étais rentré chez moi sans prononcer un mot de plus, sous les sonneries incessantes de mon portables emmagasinant les messages d’excuses.
A progresser ? Qu’est ce que ça pouvait bien me faire de progresser. Ils n’écoutaient pas lorsque je leur parlais ou quoi ? Je n’avais pas envi de progresser. J’étais bien comme j’étais, dilettante et insouciant, sans responsabilités et sans volonté d’en avoir.
Je ne cherchais pas à me vendre non parce que je n’avais rien à vendre mais parce que je n’avais pas envi. Plusieurs fois mon père, qui avait travaillé pendant plus de vingt ans pour un cabinet de recrutement, m’avait proposé de « me faire rencontrer des gens ; juste pour voir. » J’avais toujours refusé. Des gens, j’en rencontrais bien assez comme ça.
Je sortis dehors pour fumer une cigarette. L’odeur d’essence était moins forte que tout à l’heure. Je regardais l’heure. Trois heure et demi. On ne pouvait pas dire que j’avais beaucoup dormi. J’allais jusqu’au coffre m’attraper une bouteille d’eau. Ma cheville me faisait mal. Un peu moins sous l’emprise de la panique que lorsque j’avais juste percé mon réservoir, j’entrepris de commencé à regarder autour de moi. Depuis que je m’étais retrouvé stocké là, je ne l’avais pas encore fait. Enfin disons que si, j’avais bien vu où je me trouvais ; quelque part sur le bord d’un chemin-route terreux juste à la sortie d’un virage qui ne menait à rien. Mais j’avais regardé les alentours avec les yeux du prisonnier. Alors j’avais vu, effectivement, qu’il n’y avait aucun moyen de s’échapper.
J’écrasais mon mégot par terre. Tout autour de moi, les montagnes découpaient leurs grands pans noirs dans la nuit étoilée. C’était un spectacle calme et statique. Quelque chose d’immobile et de puissant.
Je tentais de me rendormir mais mes pensées couraient dans ma tête sans que rien ne semble pouvoir les contrôler. C’était un peu comme si, ne pouvant bouger de l’endroit où j’étais tombé en panne, mon esprit tentait de combler mon manque de mouvement. Il s’emballait dans toutes les directions, déterrant de vieux souvenirs, élaborant des plans pour l’avenir avant de plonger, sans que rien n’ai pu le laisser prévoir, dans une histoire enflammé et totalement imaginaire. Vers cinq heure, le ciel se mit à rosir. Une aube pâle et lumineuse commençait à poindre. Vaincu par la fatigue et profitant d’une baisse de la température ambiante, je profitais d’une suspension du ballet infernal qui se jouait dans ma tête pour m’endormir quelque temps. Mais vers huit heure, je fus réveillé de la plus implacable façon qui soit : la chaleur. Malgré les vitres que j’avais laissé légèrement entrouvertes, ma voiture avait fait office, face au soleil naissant, de cocote minute et moi j’étais à l’intérieur. Je me réveillais donc en sueur et sorti rapidement afin de prendre l’air. Dehors, la température était encore acceptable à cette heure de la journée mais la limpidité du ciel laissé augurer que cette situation ne serait que de courte durée. Je jetais un œil au paysage environnant nouvellement éclairé. J’étais sur le haut d’un petit plateau qui dominait une vallée située en contre bas. L’herbe jaune et rase confirmait ce que laissait entrevoir le ciel ; la fournaise.
Mis à part un arbre rabougris et sec situé à quelques centaines de mètres sur ma droite rien de dépassait le mètre de haut. Dans la vallée en revanche, un mince mais touffu cordon vert sombre sinuait en de paresseuses courbes. Mais de là où je me trouvais et compte tenu de l’état de ma cheville, il me serait impossible de l’atteindre pour tenter d’aller me rafraîchir si besoin en était.
Maintenant qu’il faisait jour, je me sentais un peu moins mal à l’aise que durant la nuit. Certes ma situation n’était pas meilleure mais maintenant je pouvais la contempler droit dans les yeux. Jusqu’à dix heure, je grillais quelques cigarettes en regardant autour de moi. Tout était sec et désertique. Pour passer le temps, je m’emparais du journal que j’avais acheté juste avant de partir et qui traînait dans la voiture. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai toujours vu le journal comme quelque chose que je ne pouvais lire qu’en vacance. Peut être parce durant cette période j’avais plus le temps, j’étais moins enclin à regarder la télé. Et puis pour moi qui ne suis pas un grand lecteur, il représentait le format idéal. Je pouvais l’emmener partout avec moi, toute la journée ; le lire n’importe où dans n’importe quel ordre et surtout, il avait un énorme avantage à mes yeux, un avantage qui surclassait de loin tous les autres : il changeait tous les jours. Ce n’était pas comme les livres dont on ne pouvait sortir que par abandon ou par la dernière page. La lecture du journal était libre, papillonnante et dilettante et c’était exactement ce que je recherchais pour agrémenter cette période. J’avais donc pris juste avant de partir, cet accessoire estival indispensable.
Je commençais par tourner les pages, un peu au hasard, cherchant le titre qui m’accrocherait l’œil et me permettrait de dilapider impunément une poignée de minutes. Ce ne fut pas un titre mais un chiffre, qui écorcha mon regard. Trois cent mille. Trois cent mille, était le nombre de personnes, approximativement, tuées l’or d’une guérilla au confins de l’Afrique ; quelque part entre un lieu perdu et un autre qu’on oubliera très vite. Trois cent milles personnes, en trois ans. La gorge me serra soudain. Trois cent MILLE, personnes. Comme ça. Pour une histoire de territoire et de frontières, de rivalités séculaires réactivées aux grés des besoins d’hommes au pouvoir dont ils leur importaient peu qu’une vie disparaisse, pourvu que ledit pouvoir, aille croissant. Une vie. Une vie, une vie une vieunevieunevie… je me répétais ce mot comme si il venait d’acquérir une résonance nouvelle à mes oreilles. J’avais l’impression qu’il explosait sous une dimension supérieur découvrant dans la solitude de cette chaleur espagnole, tout un pan de sa signification jusque là gardé secret. Cette petite étincelle qui tentait de se battre entre le poids du passé et l’incertitude du future, cette petite flammèche unique que chacun tentait de protéger avec ses misérables moyens et qui pouvait vaciller à chaque instant, certains l’écrasait à coup de talon, la noyait sous des torrents d’oppression ou bien l’alimentait du bois de la haine pour la transformer en un incendie destructeur. C’était à croire que détruire la vie des autres était le seul moyen pour l’ambitieux d’exister. A ce chiffre pharaonique de trois cent mille morts, trois-cent-mille-morts, s’ajoutait une photo sur laquelle on pouvait voir trois hommes habillés en tuniques et turbans, lunettes de soleil, riants et fumants une cigarette, montés à l’arrière d’un pick-up sur lequel était chargé une énorme mitrailleuse. Je suis resté ainsi un long moment à regarder ces hommes, les imaginants quelques minutes plus tard entrain de faire hurler ce canon qui allait imposer le silence à ceux qui allait être fauché. Je fermai le journal un instant, contemplai l’immensité de mon impuissance, culpabilisai et finalement, le rouvrit. Les pages défilèrent lentement, dans leur bruit de froissement caractéristique, jusqu’à arriver au sport. Et sans aucune transition, j’ai tenté d’oublier.
Après quelques articles inutiles sur la santé d’untel et le énième scandale de dopage, je finis par reposer mon journal. Mes pensées reprirent leur cours, libres et désordonnées, mais moins tumultueuses que celles de la nuit. Le fantôme des trois cent mille mort me hanta encore quelques instants mais très vite, face à mon inanité, il disparut.
Je mis alors à penser à mon boulot ; en général. Et puis je commençais à passer un par un mes collègues en revu. Dans l’ensemble, on s’entendait tous bien. Evidement et comme partout j’avais plus d’atomes crochus avec certains mais aucun ne m’étais vraiment antipathique. A part Franck. Ce n’était pas tant son caractère autoritaire qui me rebutait le plus mais la façon qu’il avait de rejeter en permanence la faute sur les autres. C’était d’ailleurs un trait de caractère qui m’était particulièrement désagréable chez qui que ce soit. D’une manière générale j’avais remarqué que la catégorie de personne qui partageait le mieux cette façon de faire était les politiciens. Comme tout un chacun, je suivais de loin les émoluments mous de la démocratie française. Non pas que je n’y croyais plus, à à peine trente ans cela aurait paru un peu exagéré, mais disons que je n’avais jamais été convaincu par aucun. Pourtant j’avais suivi, je m’étais intéressé. Mais très vite j’avais trouvé tout cela assez peu enthousiasment. Et puis surtout, je n’avais jamais vu aucun politicien faire son mea-culpa. Aucun n’était jamais venu dire à la face de la France : « Eh bien oui, cher concitoyen, oui, moi et mon gouvernement avons fait une énorme erreur avec ce projet. Il a été mal réalisé, mal pensé, mal ficelé et son application est un désastre… » Ou même l’inverse. L’opposition reconnaissant que « Oui. Nous devons bien l’admettre, la majorité a réussi là un projet remarquable et nous ne pouvons que reconnaître que nous n’avons jamais pensé à faire cela comme ça auparavant. » Jamais. L’histoire était toujours la même. Un projet était voté. L’opposition hurlait à l’infamie en prédisant des catastrophes économiques sans précédent. La majorité se défendait en invoquant des améliorations qui allait profiter à tous les citoyens. Le projet devienait réel et alors s’en suivait, chiffres d’experts à l’appuie, des semaines d’autosatisfaction et de démonstration de l’étendue des dégâts, tout cela agrémenté de débats respirant la mauvaise fois et l’hypocrisie.
Moi je n’avais pas fait d’étude. Enfin disons que diriger un pays, je comprenais bien que ça n’était la même chose que mes problèmes d’informatique au boulot, mais quand même. Est-ce pour autant que l’on devait sans cesse rejeter ainsi la faute sur l’autre ?!
Subrepticement, l’air était entrain de s’emplir d’un contenant des plus ardent que rien ne semblait pouvoir arrêter. Des milliers d’insectes faisaient vibrer l’air en surchauffe rajoutant un peu plus à l’impression de langueur hypnotique qui commençait à m’envahir. Il était maintenant bientôt midi et pas une seule voiture n’était encore passée sur la route en contre bas. En même temps je commençais à me dire qu’en restant là, si d’aventure quelqu’un devait passer sur ladite route, il n’était pas obligatoire qu’il me voit. Le mieux serait donc peut être que je redescende jusqu’à cette route afin de garantir toute mes chances de me sortir de cette situation qui commençait à devenir pesante. Après quelques minutes de réflexions, je me mis donc en devoir de me confectionner un petit sac avec des fruits, de l’eau, quelques chips, mes cigarettes, mes papiers…Cette activité claudicante me redonna un peu de baume au cœur. J’étais sur un nouveau départ. Chaque mouvement m’arrachait un petit rictus à cause de ma cheville et me faisait suer sang et eau à cause de la température caniculaire qu’il faisait. C’est alors que survint un incident aussi stupide qu’étrange. Dans un ultime réflexe citadin, je me mis à faire le tour de ma voiture afin de bien vérifier que celle-ci était fermée. La stupidité de ce geste me frappa alors que j’étais entrain de remonter une des vitres de l’arrière. J’étais tellement conditionné dans ma protection que même là, au milieu de nul part, dans ce no man’s land grillé par un soleil de plomb, j’étais entrain de fermer une voiture qui de toute manière, ne pouvais même plus faire un mètre puisque de surcroît, elle était en panne. Je stoppais là mon élan protectionniste et tout en transpirant je fis un petit bilan de ce que j’amenais dans ma pathétique expédition. Après un dernier regard à mon engin, je m’éloignais en serrant les dents, m’arrêtant tous les dix pas sous l’action combinée de la douleur et à la chaleur.
Je finis par atteindre, la transpiration dégoulinant de mon corps, ce qui constituait la route principale. Enfin disons plutôt que je devrais dire que j’étais sorti de mon sentier et que j’avais rejoins un endroit où j’avais un peu plus de chance de me sortir de mon ornière. Le temps continuait de couler en petites secondes de braise, toutes un peu plus lourde les unes que les autres. Heureusement pour moi, il y avait sur le bord, un gros rocher qui diffusait une ombre salutaire. Je m’installais là, le dos contre la pierre, les yeux sur la route et l’esprit en ballade. Je les imaginais tous, sirotant un verre en discutant les pieds dans un courant d’eau frais, regardants leur montre ; s’étonnant de ne pas me voir encore là, m’inventant milles aventures plus ridicules les unes que les autres pour expliquer mon retard ; s’offusquant faussement en riant de plus bel pour ce qu’ils avaient osé dire ; parlant de tout et de rien, bercés par cette langueur propre aux vacances d’été. Des projets que l’on évoque tout en sachant très bien qu’ils sont irréalisables, seront élaborés jusque dans leur moindre détails, des sujets douloureux évités, des envies créées et des bonnes résolutions prises. Et moi j’étais là, assis le dos sur le rocher, à attendre qu’on veuille bien venir me chercher, qu’on veuille bien enfin me remettre dans le train de vie.
Malgré tout maintenant, après tout ce temps passé là, seul, je n’arrivais pas à regretter la décision que j’avais prise. Certes partir comme ça, en milieu d’après midi pour un endroit aussi perdu n’était pas la meilleur idée que j’ai eu. Et pourtant, ce vendredi midi, dés que mon patron m’avait dit que je pouvais partir, qu’il me donnait mon après-midi, je n’avais pas hésité une seconde. L’idée de rester seul en ville une soirée de plus avait fait la jonction avec celle de me retrouver au plus tôt avec toute ma bande et c’est quasiment sans réfléchir que j’avais décidé de partir Et puis la surprise, la tête qu’ils allaient faire en me voyant ainsi arriver avec presque une journée d’avance, avait fait le reste. Et puis de toute façon comme je n’avais aucun moyen de les prévenir, la surprise c’était un peu imposée d’elle-même. En fait de surprise c’était moi qui m’en retrouvais la victime. Mais après tout, est ce que ça n’était pas le prix à payer parfois ? Si j’avais voulu jouer la sécurité je serais parti comme prévu. Il me serait peut être arrivé une mésaventure identique mais tout se serait finit si vite finalement. Je me dis alors que parfois, la vie pouvait être aussi une histoire d’accidents.
J’avais l’impression, qu’avec la chaleur et la solitude, mes pensées c’étaient plus ou moins apaisées. Elles n’avaient plus le bouillonnement anarchique de cette nuit. Comme si le fait de m’être retrouvé ainsi un temps en marge forcée, m’avait obligé à prendre un peu de recul. Je fermais les yeux. Un léger sourire s’esquissa sur mes lèvres. L’air statique et vibrant m’offrait un carcan rassurant. Puis soudain, dans le lointain, un bruit de moteur. J’ouvrais les yeux. Je pouvais distinguais, quelque part dans la montagne, vers l’opposé de là où j’étais arrivé la veille, un nuage de poussière. Une voiture. Il y avait enfin une voiture qui allait passer sur la route. D’instinct, je me mis à dépoussiéré dans ma tête le peu d’espagnol somnolent qu’il devait peut être encore me rester dans un coin. Mais c’était vain. Tant pis. Je me débrouillerais bien. Claudiquant et excité, je me mis sur le bord de la route, prêt même à me mettre en plein milieu si je voyais que d’aventure, l’automobiliste envisageait de passer sans s’arrêter. La voiture approchait. Je la voyais descendre le long des lacets. Et puis lorsqu’elle fut suffisamment proche, après un très court moment d’hésitation, je me mis à hurler de joie. C’était Philippe. C’était la voiture de Philippe. Quelques secondes plus tard, il en sortit, un sourire narquois aux lèvres :
« - Ben qu’est ce que tu fous là imbécile ? t’as décidé de venir à pied ?
« - Ah c’est super marrant ça comme blague. Ça fait plus de vingt heures que je suis là planté comme con alors vas y mollo !!
« - Vingt heures ?! Au moins ouais.
« - Ben ouais justement. Je voulais vous faire une surprise et je suis parti hier soir parce qu’on m’avait filé mon après-midi au boulot. Alors plutôt que de passer la nuit tout seul en ville, j’ai décider de partir pour arriver pendant la nuit et vous faire la surprise…mais bon, ça c’est pas vraiment passé comme prévu. » Phil me regarda l’air interrogateur. Il ne savait pas si j’étais entrain de me payer sa tête ou pas :
« - Tu…tu rigoles.
« - Non. Pas du tout. Je me suis planté cette nuit. Au lieu de continuer tout droit j’ai pris à l’embranchement sur la gauche là. Et puis en arrivant en haut, ma bagnole est tombée en panne. J’ai crevé mon réservoir. Et comme ici y’a pas de réseau téléphonique, que la moindre barque elle est à des lustres et que je pouvais pas marcher à cause de ma cheville, eh ben depuis j’attends. Voilà. »
Philippe éclata de rire et tout en m’ouvrant la portière reprit :
« - Ah ben alors ça c’est la meilleur des vacances. Moi qui venait justement à ta rencontre parce qu’on se demandait ce que tu faisais…Bon allez monte Indiana Jones. Ah ah ! On va passer prendre tes affaires et demain on reviendra avec de quoi réparer, de l’essence et puis voilà !
« - Et puis voilà, et puis voilà ! On voit bien que c’est pas toi qui vient de passer une nuit et presque une journée tout seul dans la nature.
« - Oh ça va hein, y’a pas de quoi en faire une caisse non plus. Et puis c’est hyper beau le coin non ? »

jeudi 20 septembre 2007

Nouvelle


De fil et de foudre


Comme la plus part des jeunes de ma génération, après mon bac j’étais allé à la fac. Une de ces facs anonymes de provinces où l’on vient perdre un peu de temps avant que le monde du travail ne vous rattrape. Une de ces fac où tout débute comme le mot facultatif, à commencer par les cours. Mais bon l’un dans l’autre, entre quelques redoublements, de tempétueuses explications familiales et beaucoup de cours rattrapés grâce à l’aide de quelqu’un du premier rang et de la complicité salvatrice de la photocopieuse, j’avais finis par échouer sans gloire au niveau du DEA.
Célibataire épisodique, ma vie sentimentale se résumait en une suite de rencontres plus ou moins fructueuses. Mais je n’en souffrais pas, bien au contraire. Pour l’instant cette vie en dilettante me convenait parfaitement. Ce soir là, j’étais assis devant mon bureau, les yeux dans le vague, tentant de rassembler dans mon esprit tout ce qui pouvait évoquer de prés ou de loin le sujet dont je devais rendre quatre vingt pages dans moins de cinq semaines. Le téléphone sonna. Vu l’heure tardive, je craignis un instant le plan du copain éméché échoué dans un rade quelconque qui appelait à tout hasard pour savoir si il pouvait passer, histoire de ne pas finir la soirée en si bon chemin. Mais tout en fut autrement, bien autrement.
« - Allô ?
« - Allô euh… c’est bien Jean au téléphone ? Une voix féminine au ton mal assuré mais que je ne connaissais vraisemblablement pas m’avait répondu.
« - Ben oui. A qui ai-je l’honneur ?
« - En fait on ne se connaît pas vraiment mais… enfin on se connaît juste de vue, si l’on peut dire et je me suis débrouillée pour avoir ton numéro et…
« -… Et ?
« - Oh je me sens bête tout d’un coup. J’aurai voulu savoir si…enfin si on aurait pu éventuellement se rencontrer et …boire un verre, discuter un peu. Enfin si ça ne te dérange pas bien sûr !
« - Non non pas du tout mais euh…on se connaît d’où ?
« - Ben tu verras quand on boira un café ensemble.
« - OK. Alors quand ?
« - Demain.
« - Demain d’accord. A quelle heure et où ?
« - Au café de la place vers quatorze heure. Mais je ne veux surtout pas te faire perdre ton temps ou bien te gêner.
« - Non mais c’est bon, ne t’inquiète pas. J’ai déjà perdu du temps de façon bien plus stupide que d’aller boire un café avec une inconnue. Je trouve ça génial au contraire.
« - Très bien alors à demain. » Et elle raccrocha aussi sec, coupant court à la conversation et aux flots de questions qui commençaient à naître en moi.
Un peu surpris mais ne pouvant que subir la situation, je jetais négligemment mon téléphone sur le lit. Instantanément, mon cerveau s’était mis à faire le tri de toutes les filles que je côtoyais de prés ou de loin, et tentait d’accoler à un visage, la voix que je venais d’entendre. Je m’aperçus que j’avais stocké dans ma mémoire un nombre incroyablement important de visages dont je ne connaissais, mis à part leur physionomie, absolument rien. Une galerie de portraits, glanée au fil de ma vie et qui, sans que je le sache vraiment, coexistaient dans mes souvenirs.
Mais après un long moment de réflexion, je dû me rendre à l’évidence. Même si je ne l’avais pas entendu longtemps, cette voix là m’était belle et bien étrangère.
En désespoir de cause, je tentais sans grande conviction de me replonger dans mon sujet ; mais rien à faire. Ce coup de téléphone avait réveillé en moi un sentiment d’excitation mêlé à de la frustration qui était en train de broyer facilement mon semblant de motivation étudiante.
Tout en allumant une cigarette, je me dirigeais vers la fenêtre de mon appartement. Une fois ouverte, je laissais le courant d’air glacial de l’hiver passer sur ma figure.
« - Qui es tu donc mystérieuse interlocutrice ? » De la recherche logique et pragmatique que je tentais d’avoir dans un premier temps, je versais assez rapidement dans le fantasme le plus extravagant, voir le plus débridé. Je m’imaginais mille raisons à sa façon d’agir, chacune plus romanesque les une que les autres. Et tout ceci me plaisait, embrasant sans retenue ma curiosité.
Le lendemain matin, après une nuit peuplée de rêves aux visages angéliques, je devais me rendre à l’un de mes cours en amphithéâtre. Comme d’habitude, je m’installais au fond à côté de la porte, prêt à pouvoir partir discrètement au cas où le cours prendrait une tournure m’incitant plus à la rêverie qu’au travail. L’oreille tendue, le regard concentré, je tentais d’analyser et de capter les moindres réactions de toutes les étudiantes présentent ce matin là. Après tout, si il était bien un lieu où je côtoyais du monde sans pour autant les connaître tous, c’était bien ici. Le cours débuta, sans moi, trop occupé que j’étais à mon enquête. Je remarquais dans les premiers rangs de l’amphi, trois ou quatre jeunes filles qui, dès qu’elles tournaient la tête dans ma direction et captaient mon regard, opéraient immédiatement ensuite une série de messes basses des plus suspects. Mais après tout, peut être était ce tout simplement mon comportement qui les rendait ainsi si volubiles entre elles.
Au bout d’une demie heure, je quittais la salle, sans aucune note et sans être plus avancé dans mes recherches sur ma mystérieuse interlocutrice. Je n’avais qu’une voix pour tenter de l’identifier et cela, mine de rien était bien peu. Alors pour tuer le temps jusqu’au moment du rendez vous je décidais de me rendre à la bibliothèque. Elle présentait trois avantages immédiats à mon esprit éperdu. Premièrement elle était proche du café où je devais me rendre pour ma rencontre. Deuxièmement elle renfermait un stock incroyable de bande dessinée qui me permettrait de tuer les heures avec une aisance sans pareil jusqu’à quatorze heure. Troisièmement, en m’y rendant, je me donnais bonne conscience, me libérant de la culpabilité de ne pas travailler plus mon mémoire et de sécher ostensiblement les cours pour une histoire de fille. Cela devait équivaloir à cette démarche de chrétiens du dimanche qui se rendent à la messe non pas par envie ni par conviction, mais guidée par une d’habitude intrinsèque, cherchant peut être ainsi inconsciemment à détourner le courroux céleste vers d’autre qu’eux. Ils en ressortaient purifiés et en accord avec eux même, certains d’avoir accompli leur devoir en opérant cette simple obligation dominicale. Il en était souvent de même pour ma relation avec la bibliothèque. Certes je n’avais que vaguement l’intention de travailler mon sujet en me rendant dans cet endroit, mais sait on jamais, si l’envie m’en prenait…Mais l’envie ne m’en prit pas et c’est donc accompagné par Thorgal que je me mis en devoir d’attendre l’heure fatidique.
Les minutes passants, mon état de curiosité et d’excitation envers ce rendez vous et cette énigmatique jeune fille alla en s’accentuant. J’avais beau tenter de me plonger dans le récit de mon album, irrémédiablement, mon esprit se mettait à suivre une autre voix au bout de quelques minutes. Il suffisait qu’une représentante de la gente féminine vienne à passer dans mon champ de vision pour qu’automatiquement, je me mette à la suivre des yeux, inspectant ses moindres faits et gestes, cherchant à déchiffrer dans ses attitudes, un comportement qui la trahirait. Mais rien. Ou plutôt trop. Car dans ces cas là, tout est propice à ses propres fantasmes et je passais donc ainsi mon temps perdus dans mes rêveries.
Ce qu’il y a de bien en revanche avec le temps, c’est qu’en aucune circonstance il ne s’arrête, vous guidant à chaque seconde un peu plus prêt du rendez vous qui vous est fixé. C’est donc en suivant le pas des secondes que je finis par arriver à treize heure trente. Le temps de marcher jusqu’au café, de m’installer, de commander…et puis d’attendre, encore.
C’est ce que je fis : attendre. Un café, une cigarette. Puis une autre, un peu plus anxieuse. Une femme d’âge mur entra, faisant bondir mon cœur dans ma poitrine. J’avais envisagé beaucoup de situations mais étrangement j’avais totalement omis la possibilité de la copine de ma mère, ou d’une connaissance quelconque de celle-ci, désirant s’encanailler avec un petit jeune, histoire d’oublier un temps, son couple fatigué ou bien son âge avancé, voir les deux en même temps et cherchant donc une nouvelle jeunesse à travers ma personne. Je ne sais pas pourquoi à ce moment là cette idée saugrenue me sauta à la figure. Comme si toute personne entrant dans ce café à cette heure là de l’après midi devait forcément avoir un lien avec moi. Mais la femme jeta un œil à l’intérieur, puis s’assit à une table, rendant par la même à mon cœur, son rythme normal.
Je tentais d’accompagner mon impatience de quelques articles du journal qui traînait là, mais les mots et les phrases traversaient mon regard sans imprimer quoi que ce soit dans mon esprit. Celui-ci était entièrement, pleinement, profondément, dévoué à l’attente. A quatorze heure précise, je ne savais plus quoi faire et je restais donc assis bêtement à regarder la porte. Qui resta close. Elle ne s’ouvrit que quelques minutes plus tard pour laisser entrer un représentant de commerce qui avala son café brûlant d’un trait avant de repartir comme il était venu, vite.
Au fur et à mesure que les minutes filaient, mon anxiété commença à se transformer en amertume. Pour finir vers les alentours de quinze heure par m’emplir d’un désarroi des plus noir. Il fallait se rendre à l’évidence, elle n’était pas venue et ne viendrait, vu l’heure, sûrement plus. Avais-je mal compris le lieu et le moment ? Cette objection que j’écartais avec certitude au début, commença tout doucement à revenir dans ma tête comme étant la seule possibilité à ce rendez vous manqué. Elle m’enfermait par la même dans un problème insoluble ; comment contacter la charmante personne qui m’avait appelé la veille, pour premièrement lui faire des excuses et deuxièmement, fixer un autre rendez vous si elle n’avait pas changée d’avis d’ici là ? C’est donc encombré par mes noires pensées et mon problème insoluble que je quittais le café vers seize heure. J’étais resté une heure de plus dés fois que… Mais cela n’avait servit à rien. En même temps je n’étais plus à une action inutile prêt après cette journée. La soirée se passa comme le reste, mal et je ne cessai de ruminer en moi un goût de fête manqué. J’avais l’impression d’être passé à côté de quelque chose de grand, de fort et je m’en voulais. C’était incroyable le romantisme qu’avait bien pu engendré ce simple coup de téléphone et ces quelques phrases échangées rapidement ! Parce qu’après tout, il n’y avait presque rien. Rien que quelques secondes au milieu d’une nuit et mon imagination débordante avait fait le reste, mettant dans ma vie un excitation devenue quasiment incontrôlable.
Deux jours passèrent ainsi. A chaque appel je regardai avec avidité le nom du correspondant s’afficher. Mais il s’agissait toujours de quelqu’un de ma connaissance. Et puis le matin du troisième jour :
« - Allo ?
« - Heu…c’est moi. » Mon espoir reprenait soudainement vie avec ces simples mots. Mais il ne fallait rien montrer de mon contentement et sans jouer les indifférents, je répliquais d’un ton neutre :
« - Ben alors qu’est ce qui c’est passé ? J’ai mal compris ou bien…
« - Non, non non, pas du tout. C’est moi qui…qui ne suis pas venue. »
Je restais silencieux, ne sachant trop ce que cela allait annoncer.
« - Ah bon ? Mais tu veux plus me rencontrer ou qu’est ce qui se passe ?
« - Si bien sûr que si… mais euh…enfin pour faire simple ; j’ai eu peur.
« - Peur ? Ah tient ? Je suis si moche que ça ?!
Elle rit de bon cœur. C’était la première fois que j’entendais son rire et celui-ci me plut. Je m’en fis la remarque quasi instantanément. C’était un rire honnête et fluide, un rire profond, qui exprimait le soulagement et la joie. C’est incroyable tout ce que peut exprimer un rire. Le pire pour moi, sont les gens qui se forcent à le faire. Tricher avec le rire le rend faux et renvoie un écho des plus détestable. Je ne sais pas si c’est le propre de l’homme mais le rire de cette femme là m’était des plus délectable.
« - Non bien sûr que non. Ce n’est pas toi, c’est juste moi. J’ai eu peur de venir… sa voix reprit le ton mal assuré qu’elle avait au début, que tu ne me trouves pas assez belle ou assez intéressante ou alors pas comme tu m’imagines et que finalement tu te dises que…enfin non pas que tu dises que mais qu’en fait rien ne se passe… » Les mots s’enchaînaient et se chevauchaient en sortant de sa bouche, poussés par la peur et l’envie de dire ou de faire sans pouvoir y arriver. Je repris la parole :
« - Ben oui…mais tout ça on ne pourra le savoir qu’en se voyant, qu’en discutant un peu. Et puis peut être qu’en fait c’est toi qui va me trouver fatiguant au final. Et c’est toi qui va partir et que c’est moi qui vais rester tout seul comme un imbécile.
« - Ah non ça il y a peu de chance.
« - Ah bon pourquoi ? On ne se connaît pas après tout. T’as juste vu mon physique mais pour le reste…
« - Je ne m’intéresse qu’assez peu au physique… et pour ce qui est de te connaître, j’en sais peut être un peu plus que tu ne le crois. »
Cette allusion me dérouta un peu. Etait-ce une marque d’affection profonde et cela prouvait il qu’elle me portait un intérêt sincère ? Ou bien avais-je à faire à une folle possessive qui avant de savoir exactement qui j’étais m’avait déjà taillé un format idéal au grés des « on dit » et des bruits de couloirs qui courraient sur ma personne et tenterait de m’y faire rentrer quoi qu’il arrive une fois que nous serions ensemble ? Non bien sûr que non. Rien dans sa voix ne pouvait laisser présager ce genre de comportement. A l’image de son rire, je la trouvais franche et sincère. Je tentais d’orienter la conversation afin d’en savoir un peu plus :
« - Ah tient ! Tu sais donc des choses sur moi. Ça veut dire qu’on se connaît déjà un peu alors? Enfin disons plus que simplement de vue ? Parce que pour l’instant d’après ce que j’avais compris c’est que c’était plus de vu qu’on se connaissait.
« - Pas exactement…mais pour faire simple on peut dire que oui c’est plus de vue qu’on se connaît qu’autre chose.
« - Comment ça pas exactement ? »
Je ne comprenais pas ce que pouvais signifier ce, « pas exactement ». Si l’on ne se connaissait pas au moins de vue, alors je ne voyais vraiment pas comment avait pu avoir lieu notre rencontre. Mais elle reprit empressée :
« - Non non mais si. On ne s’est jamais parlé directement autrement que par téléphone c’est tout ce que je voulais dire. Donc on n’est pas totalement étranger. Mais de là à se connaître il y a quand même une marge à ne pas dépasser tu ne trouves pas ?
« - Oui mais bon, on ne va pas chipoter. Toujours est-il que le constat est que je connais ta voix, que je commence à connaître un petit peu ta personnalité mais que pour ce qui est de ta représentation matérielle et physique dans mon espace visuel, ça pour l’instant ça reste encore un fantasme. »
Elle rit de bon cœur, une nouvelle fois, et reprit :
« - Un fantasme vraiment ?
« - Oui enfin disons une vue de l’esprit quoi. Alors forcement en se mettant à rêver on divague toujours un peu et puis on part vers des choses qui sont plus de l’ordre de l’imaginaire que du réel. »
Il y eut un silence puis elle reprit :
« - En tous les cas je suis sûre d’être bien différente de ce que tu imagines. Au moins sur un point.
« - Ah bon lequel ?
« - Tu verras.
« - Très bien. Quand ? Demain ?
« - Euh non pas demain, j’ai des choses à faire. »
Je tentais de m’engouffrer dans la brèche :
« - Tu fais des études comme moi ou alors tu bosses ?
« - Non, je suis encore étudiante. Mais ne cherche pas, ce n’est pas à la fac qu’on s’est « rencontrés », si l’on puis dire. Je ne savais d’ailleurs pas que tu faisais des études. Tu es en quoi ? » Cette fois ce fut à moi de rire. Ma situation étudiante m’avait toujours faite rire, surtout depuis que j’étais en DEA d’histoire de l’art. Cinq après le bac cela pouvait paraître à première vue plutôt pas mal. Enfin cinq ans en théorie parce que dans mon cas, le chemin avait été un peu plus long, parsemé de redoublement, d’années blanches et de « recherches de soi pour être sûr…». Mais l’un dans l’autre j’en étais donc arrivé là. Or ce qu’il y a de drôle avec le DEA d’histoire de l’art c’est que c’est un peu comme être champion du monde de pipeau. Lorsque vous annoncez la première partie, tout le monde commence à faire « Wahou, la vache. Champion du monde, c’est pas mal. » Et puis une fois qu’ils ont la totalité de l’intitulé, vous voyez poindre une petite lueur d’interrogation dans leur regard, du genre « Ah ouais…super. Mais ça sert à quoi en faite ? ». La plus part du temps, je répondais que ça ne servait à rien. Juste à se faire plaisir et ce n’était déjà pas si mal de se faire plaisir cinq ans dans sa vie. Parce que c’était vrai que même si j’avais connu des échecs, dans l’ensemble, j’avais aimé ces études. Je répondis donc d’un ton neutre :
« - En histoire de l’art.
« - Ah oui ? Génial. En quelle année ?
« - En DEA. Je suis censé rendre mon mémoire dans quelques semaines. Et toi ?
« - Je suis en droit. J’ai passé le concours d’avocat et je veux me spécialiser dans les discriminations sociales. Hum…il y a beaucoup de boulot…
« - ça c’est sûr. Dit euh…t’as l’air d’avoir un peu de temps là. Ça te dirais pas qu’on continue cette conversation autour d’un verre maintenant plutôt que d’attendre encore jusqu’à je ne sais pas quand ?
« - Non, pas maintenant. Je suis loin du centre et puis…enfin c’est compliqué à expliquer. »
Devant ce refus je tentais une autre approche pour essayer d’en savoir un peu plus :
« - Tant pis. Mais alors tu ne veux pas me donner un petit indice pour m’éclairer un peu sur ta personne. Juste quelque chose pour me mettre sur la voix sans m’y mettre. Enfin, tu voies quoi.
« - Tu en sais déjà pas mal.
« - Juste ton prénom par exemple.
« - Ah non ça sûrement pas.
« - Houla oui non…bien trop dangereux. Une voix n’a donc ni corps ni prénom…très bien. Alors qu’est ce qu’on fait maintenant madame la voix ?
« - On communique. C’est déjà pas mal.
« - C’est vrai. Mais si par exemple je venais à me lasser de cette sorte de communication, que je commence à vouloir quelque chose d’un peu moins virtuel et d’un peu plus… disons, charnel. Qu’est ce qui se passerait ?
« - Je me matérialiserais sûrement.
« - Hum…je crois que je commence à sentir poindre en moi une certaine lassitude. »
Son rire emplie de nouveau mon téléphone.
« - Très bien. Alors disons que dans ce cas là, je pourrais bien me matérialiser incessamment sous peu.
« - J’espère bien être là cette fois pour assister à la scène. Où aura lieu le spectacle ?
« - Dans les jardins de la mairie. Mercredi en fin d’après midi vers quatre heure. Il y a toujours beaucoup de monde à cette heure là, j’adore y aller.
« - D’accord. On se retrouve où exactement ?
« - Devant la grande statue. Il y a un banc. Attend moi là.
« - Super. Mais tu promets de ne pas me faire faux bond ce coup là.
« - Oui c’est promis.
« - Parfait. Je n’ai donc plus qu’à m’en retourner vers mon triste mémoire afin de tenter de faire passer le temps jusqu’à mercredi quatre heure. »
Elle rit encore et j’en profitais sans retenue, emplie moi même d’une certaine allégresse de la sentir ainsi souriante.
« - D’accord. A mercredi.
« - Est-ce qu’une voix peut s’embrasser ? »
Elle dut être surprise par cette demande car elle mit un petit moment à répondre. Je dois dire que je fus moi-même à ce moment là, stupéfait par mon audace. Cette phrase était sortie de ma bouche sans qu’à aucun moment je n’y ai pensé auparavant. C’est le cœur battant que j’attendis donc la réponse :
« - Heu…sûrement. » Ne sachant pas quoi dire de plus après ce coup d’éclat des plus inattendu, j’enchaînais sur un stupide :
« - Tant mieux. A mercredi alors. » Et je raccrochais.
Durant quelques secondes je restais sans bouger, mordillant l’antenne de mon téléphone. Qu’est ce qu’il m’avait donc prit de demander ainsi si je pouvais l’embrasser ? En même temps, j’aurais pu poser des tas d’autres questions bien plus folles ou bien plus osées, mais celle-ci me faisait franchir un petit pas dans l’intime, du moins en avais-je le sentiment, et j’en étais plutôt heureux.
La journée du lendemain passa, accompagnée d’une certaine excitation. Mon cerveau, qui avait par ailleurs totalement éliminé le problème du mémoire, s’adonnait à un ballet d’interprétations et de divagations quasi permanent quand à mon interlocutrice. Non seulement j’étais heureux qu’elle m’ait de nouveau rappelé mais il faut bien l’avoué, j’étais aussi un peu flatté. Je passais donc une excellente journée, parsemée de rêves et de fantasmes.
Ce soir là il se trouvait que j’avais water-polo. Je m’y étais mis deux ans auparavant par le biais de Thomas, un de mes meilleurs amis. On ne pouvait pas dire que notre équipe soit vraiment une terreur dans le championnat. On était plus redoutable dans les bars et pour raconter des âneries que dans l’eau. Mais tout le monde prenait un plaisir énorme à se retrouver deux fois par semaine pour jouer ensemble. Jouer je crois que c’était le bon mot d’ailleurs. Et puis la piscine du parc possédait une ambiance, un petit quelque chose qui faisait que les gens restaient toujours un peu plus ou arrivaient un peu avant pour discuter dans le coin café qui avait été aménagé, en entrant à gauche. Peut être était ce les gros fauteuils de cuirs qui semblaient être posés là depuis plus de cent ans ; Peut être était ce les mosaïques qui couvraient les sol ou bien les couleurs chaudes avec lesquels avait été peint le bar ; Peut être était ce du à la gaîté de Marie dont le sourire accompagnait toujours ce qu’elle vous servez ; mais toutes ces petites choses mise ensemble faisait qu’il était impossible de passer par là sans partager un moment de convivialité.
Contrairement à mon habitude, j’arrivais en retard ce mardi-là et après m’être changé rapidement, je sautais dans le bassin pour rejoindre les autres, accompagné par les huées amicales.
Après la douche et le café de rigueur, je quittais le groupe pour rentrer chez moi, rejoindre mon mémoire qui stagnait. La nuit était glaciale et si la journée avait été excitante, je commençais à sentir pointer de nouveau en moi, le sentiment de culpabilité du mauvais élève. Je pressais le pas. Blotti au fond de ma poche, mon téléphone sonna :
« - Allo ?
« - Jean ?
« - Oui.
« - C’est moi. » Un sourire illumina mon visage.
« - Bonsoir madame la voix. Qu’est ce qui me vaut cet appel nocturne ? J’espère que ce n’est pas pour m’annoncer que demain tu ne peux pas venir ?
« - Non. J’avais juste besoin d’entendre ta voix parce que... non rien. Ça me faisait plaisir c’est tout.
« - C’est gentil. Elle te plait tant que ça ?
« - Tu ne peux pas imaginer. »
Je restais silencieux, un peu désarmé. Ce fut elle qui reprit la parole.
« - Alors à demain.
« - A demain. » Et elle raccrocha.
Le lendemain, je senti monter en moi une étrange envie de travailler mon mémoire. Tout me paraissait simple et claire. Je ne comprenais pas comment je n’avais pas pu voir plus tôt toutes les évidences qui jalonnait mon sujet. Dehors, le temps était à l’hiver. Le ciel, uniformément gris et plat, laissait espérer la neige à tout instant. Je jetais parfois un œil par ma fenêtre, regardant passer les gens de leur pas rapide, poussant devant eux le petit nuage blanc de leur respiration. Petit à petit, l’heure se rapprochait. Petit à petit, mon mémoire s’éloignait, laissant place de nouveau à mon excitation toute entière. Vers trois heure n’y tenant plus, je me préparais à sortir, prétextant la nécessité de passer chez un libraire afin de trouver un livre, cherchant en fait à tromper mon impatience par n’importe quel moyen.
Le froid pinçait la moindre parcelle de peau et je ne m’attardais pas à traîner devant les vitrines. Une fois mon livre trouvé, je décidais malgré tout de me rendre aux jardins à pieds. Cela me demanderait bien vingt minutes mais je ne me voyais pas attendre le bus sans rien faire. Le pas long et dynamique je me jetais donc dans le froid. J’étais entrain de traverser le pont lorsque les premiers flocons se mirent à tomber. L’air s’était soudain radoucit, le vent avait cessé et sans bruit, comme à leur habitude, ils étaient arrivés. Cela ne dura que quelques minutes, le temps de faire lever la tête à quelques personnes, de faire tendre la main pour tenter de recueillir un de ces fragments d’hiver et l’averse s’arrêta, comme elle était venue.
En pénétrant dans les jardins de la mairie, je souris à la vue des enfants qui tentaient de récupérer le peu de neige qui avait tenue sur la glace de la fontaine gelée. Leurs mères, inquiètes et emmitouflées, les surveillaient du coin de l’œil tout en discutant. Je regardais du côté de la statue. Personne. Je sortis mon téléphone pour regarder l’heure. Il était justement quatre heure. Un petit frisson me parcouru. Je me dirigeai vers le banc mais au moment où j’allais m’asseoir, ma sonnerie retentit.
« - Allo ?
« - C’est moi.
« - T’es où ?
« - …
« - Allo ?
« - Oui. Je…je suis là. Enfin je veux dire euh…dans le jardin.
« - Moi aussi. Mais je ne vois personne sur le banc.
« - C’est normal. Il y eut un long silence puis elle finit par dire. Je suis assise derrière toi, avec une écharpe rouge » Et elle raccrocha aussitôt. Je me retournais. Instantanément je sus où je l’avais vu. C’était à la piscine, tous les mardis soirs depuis deux ans, elle était au court juste avant le mien, celui réservé aux non-voyants. Tout en me dirigeant vers elle je comprenais tout ce qui avait pu la retenir, toutes ses réticences, toutes ses hésitations, toutes ses peurs. Maintenant je savais. Maintenant, tout pouvait commencer.

vendredi 14 septembre 2007

Nouvelle



Souvenirs

C’était un petit homme rabougri, dont le visage pâle, froissé comme un morceau de papier, contrastait avec son costume sombre, impeccablement ordonné. Il était posé là, sur son lit, ses paupières closent, ses cheveux blancs parfaitement peignés, rasé de près. Il était mort dans la nuit, sans bruit et Thomas était enfin soulagé de le savoir ainsi. Mort. Libre.
Il ne savait pas si il était horrible de penser cela ou si c’était tout simplement juste. Etait il concevable de se sentir ainsi apaisé le jour de la mort de quelqu’un que l’on aime ? Il avait l’impression que cette dualité dans son esprit, était en train de lui ôter le chagrin qu’il aurait du décemment ressentir en ce jour de deuil. Mais comment expliquer aux autres, que depuis plus de six mois, il souffrait de voir ainsi son père gagné par cette absence sournoise qui l’éloignait de jour en jour du monde des vivants, qui le dévorait sans cesse de l’intérieur et qui ne laissait plus, aux yeux de ceux qui l’aimaient, que la sordide vision d’une coquille creuse. L’enveloppe de ce que fut son père durant ces six derniers mois, avait été encore plus difficile à supporter, que le visage neutre qu’il lui offrait ce matin. Depuis qu’il avait reçu la lettre, il ne c’était pas passé une journée sans qu’il ne la sorte et qu’ il ne pense à lui. Parfois, il se contentait juste de la regarder en la caressant du bout des doigts mais souvent, il aimait à la relire dans son intégralité. Sur la fin pourtant, il n’en avait plus vraiment besoin tellement il en connaissait le rythme par cœur. Une simple feuille, lancée comme une bouteille à la mer. Quelques lignes silencieuses, arrivées un matin par la poste. Il avait alors eu l’impression de recevoir des nouvelles d’un disparu et sa gorge s’était serrée en reconnaissant l’écriture.
Depuis le début, il avait préféré ne pas y penser, ne pas savoir et petit à petit, il avait fait semblant de ne pas être concerné plutôt que de regarder son père mourir sans pouvoir rien faire d’autre que d’être un spectateur impuissant. Voir la mort prendre le visage de celui qui lui avait donné la vie, la voir lui ôter toute étincelle de son regard pour n’y laisser qu’un immense vide plein de questions, était au dessus de ses forces. Alors il avait préféré faire semblant d’oublier. De toute façon, son père n’en saurait jamais rien. Et puis tout le monde faisait pareil, attendant la même chose sans vouloir en parler. On ne parle pas de la mort tant qu’elle n’a pas frappé. C’est indécent. On se contente de la regarder faire, malgré soi et on souffre en silence. Et puis un jour elle vient, et bizarrement même si l’on est préparé, on est surpris et on a mal. Mais aujourd’hui, Thomas n’arrivait pas à avoir mal.
Assis dans cette chambre face à son père, il voyait l’agitation qui l’entourait, les pleures de sa mère, les yeux rougis de ses sœurs, le cortège de costumes noirs et de visages défaits. Mais lui restait obstinément serein, horriblement détaché. Peut être que la douleur de la disparition viendrait elle plus tard, peut être viendrait elle avec le temps, avec l’absence de cet être cher ? L’absence de cet être cher ! Mais il était déjà parti depuis tellement longtemps. Alzeimer n’est pas une maladie qui laisse quoi que se soit à l’entourage. Elle emporte tout, même le regard et ne laisse rien à ceux qui sont autour. Quelque part il avait l’impression que la souffrance était déjà derrière lui et qu’aujourd’hui… aujourd’hui il ne savait pas. Mais une chose était sûre, le jour où il avait reçu la lettre, sa douleur et son chagrin avait été d’une telle ampleur que pendant plus d’un mois, à chaque fois qu’il avait voulu la relire, les larmes lui avaient brouillé la vue et sa gorge s’était serrée jusqu’à l’étouffer. Plus d’une fois il avait du la ranger avant de l’avoir fini, ne pouvant prolonger sa souffrance. Tant de souvenirs ressurgissaient en lui. Pourtant à l’époque, le nom de la maladie avait déjà été prononcé et l’issue ne faisait plus aucun doute. C’est sûrement pour ça que la lettre l’avait autant bouleversé car sans se l’avouer franchement, Thomas considérait déjà son père comme mort et le sentir ainsi revivre à travers ces quelques lignes l’avait énormément ému.
Il était déjà depuis quelque temps à l’hôpital des Eglantiers, une clinique spécialisée pour ce genre de cas. Sa santé se dégradait petit à petit, invariablement. Ses quelques moments de lucidité, ne faisaient que renforcer le désarroi dans lequel ses proches s’enfonçaient. Et puis un matin, lui était arrivée cette enveloppe qui lui était directement adressée. A l’intérieur une simple feuille fébrilement pliée mais dont chaque mot résonnait dans sa tête, comme un dernier au revoir.



Mon très cher fils

Je t’écris aujourd’hui, avec ce qui ne sera plus demain, qu’un immense champ stérile, uniquement capable de réagir pour la survie d’un corps qui se refusera à mourir. Les mystères de la vie nous jouent parfois de drôles de tours. Mon esprit est gangrené par un mal terrible, incurable et qui me ronge irrévocablement : l’oubli. Il s’insinue en moi comme l’hiver remplace l’automne, petit à petit, sans bruit et sans fracas. Il prend sa place, se pose certains jours, recule à d’autre, mais un matin je me lèverai et il sera là ; glacial et silencieux, il s’imposera de tout son vide. Il n’est déjà plus question pour moi de cultiver des projets, de mettre en germe de nouvelles idées pour les années à venir. J’en suis réduit à une lutte permanente pour camoufler les ravages de cette lèpre sur mon ordinaire. Mais je sais que le combat est vain. L’imagination qui était auparavant mon alliée, est aujourd’hui une arme qui se retourne régulièrement contre moi, m’éloignant sournoisement de mon quotidien. Elle m’entraîne dans de longues promenades blanches et solitaires. Autrefois j’en revenais chargé d’idées et de désirs mais aujourd’hui… aujourd’hui il ne me reste à mon retour qu’un profond sentiment de vide et de désarroi.
Même mes souvenirs me quittent. Eux si fidèles, à qui régulièrement je rendais visite, ils commencent à s’obscurcir et à disparaître dans le labyrinthe chaotique de mes pensées sinueuses.
Il ne me reste plus que les mots bruts. De temps en temps, je croise l’un d’eux qui fait alors ressurgir du plus profond de mon âme de petits morceaux de vie. De petits morceaux de ma vie, qui aujourd’hui sans vouloir me quitter, m’oublient. C’est grâce à l’un d’eux que je me suis rappelé de toi et ton image ne m’a plus quitté. C’est grâce à eux que je t’écris aujourd’hui. Je vous aime. Papa


Son père semblait avoir retrouvé, le temps de ces quelques lignes, l’inspiration qui l’avait animée durant toute sa vie. Lui pour qui l’écriture avait été un des piliers de son existence avait, au cours de ce dernier sursaut de lucidité retrouvé un peu de son esprit. Cet esprit si fidèle qui l’avait accompagné durant toutes ces années et qui avait fini par le fuir, s’évaporant sournoisement, ne lui laissant que les lambeaux d’une vie anonyme, prisonnière de son corps. Ce corps que Thomas était en train de regarder de manière hypnotique, assis sur sa chaise dans un coin de la pièce et à travers lequel il voyait finalement tellement de choses.
Il se rappelait notamment qu’une fois, alors qu’il était tout petit, il était monté dans le bureau chercher son père. C’était un endroit magique ce bureau, à la fois effrayant et très attirant. Il y avait de gros livres partout, des tas de gros dossiers en désordre qui reposaient sur des chaises ou même directement par terre. Dans un coin, un grand canapé recouvert d’un tissu bleu nuit coupait l’angle. Des feuilles volantes étaient accrochées aux murs au milieu d’une mosaïque de photos, de plans, de sous verre abritant des visages au fusain ou bien de machines infernales inachevées. Au milieu de tout cet univers chaotique, trônait un énorme bureau de bois sombre. Toute la pièce était plongée dans la pénombre et sur un coin de la table, une lampe diffusée une lumière orangée rassurante. De dos, sur une chaise entourée de deux accoudoirs, était assis son père. Thomas se rappelait d’absolument tout, jusqu’à l’odeur forte de tabac qui enveloppait toute la pièce. Le silence qui régnait était presque tactile et il ne se sentait pas très à l’aise. Tout doucement, il fit le tour du bureau. Son père, sans lever les yeux de ce qu’il était en train de faire, lui avait demandé :
« - Qu’est ce qu’il t’arrive mon bonhomme ?
« - Maman est partie avec Clarisse et Sibille et je suis tout seul. Est ce que je peux rester avec toi ici ?
Il l’avait regardé, puis après avoir posé son stylo, l’avait soulevé pour le poser sur ses genoux. Devant lui s’étalait tout un tas de feuilles noircies, trois ou quatre livres ouverts et tout une collection de crayons de différentes couleurs.
« - Qu’est ce que tu fais, tu travailles ?
« - Pas tout à fait non. Je suis en train d’écrire une petite histoire.
« - Mais les histoires on les trouve dans les livres, il n’y a pas besoin de les écrire.
Son père avait gardé le silence quelques instants puis il lui avait répondu :
« - Oui mais avant ça, une histoire, il faut aller la chercher pour pouvoir la mettre dans un livre pour qu’après les petits garçons comme toi puissent la lire.
« - Et tu les trouves où toi tes histoires ?
« - Je les trouve dans ma tête. Je les fabrique avec des morceaux de petit rien que j’assemble entre eux, des petits moments de vie, quelques odeurs, quelques couleurs. Tu sais, chaque jour qui passe, tu emmagasines tout un tas de choses au fond de toi, comme un trésor, mais tu ne t’en aperçois pas. Si tu laisses tout ça sans y toucher, alors ça va devenir des souvenirs, des moments agréables ou désagréables que tu peux emmener partout avec toi mais qui seront toujours les mêmes, un peu comme un paysage sur une photo. Mais si tous ces souvenirs tu décides finalement de continuer à les faire vivre dans ta tête en les améliorant un petit peu, en leur rajoutant des choses, en les mélangeant à d’autres, alors parfois tu peux réussir à trouver une idée. Et puis au fur et à mesure, tu accumules tes idées et si au bout d’un moment elles vont bien ensemble, si tu sens qu’elles forment quelque chose de vivant, alors tu peux espérer écrire une histoire.
« - Moi aussi un jour je pourrais le faire ?
« - Peut être. Si un jour tu le décides et si tu en as l’envie alors peut être que tu pourras écrire une histoire, oui.
« - Même si jamais j’ai pas de souvenirs ?
« - Oh ça ne t’inquiète pas mon chéri, tout le monde a des souvenirs… c’est impossible de ne pas en avoir. Les souvenirs c’est la vie. »
Au bout d’un très long moment, Thomas s’aperçut que son regard s’était perdu dans le vague et qu’il s’était totalement laissé emporter par ses pensées. Sans qu’il s’en aperçoive, ses lèvres s’étaient tendues pour former un très léger sourire. Dehors il faisait beau. D’ici quelques temps, cette journée aussi ferait partie de ses souvenirs ; elle ferait partie de lui et ne le quitterait plus. Cette mort ferait partie de sa vie. Mais il était désormais certain d’une chose. En y repensant, il ne serait jamais envahi par la tristesse.

dimanche 2 septembre 2007

Nouvelle


Dés, illusions.

Minuit. Comme tous les soirs j’emprunte cette longue rue mal éclairée. Le froid de l’hiver me transperce malgré mes vêtements chauds. Mes talons claquent sur le parterre gelé et seul leur résonnement métallique meuble le silence glacial qui m’entoure. Je presse le pas ; plus par impatience de n’être pas encore arrivé qu’autre chose. Une lourde porte de bois vernie. Quatre coups au heurtoir. C’est le code établi entre Léo et moi. Cela lui évite d’avoir à ouvrir la petite lunette pour vérifier si la personne est désirable ou non dans l’enceinte de cet établissement un peu particulier. Enfin je pénètre dans le vestibule du club. Une fois débarrassé de mon carcan hivernal, je commence petit à petit à me détendre et tout en me dirigeant tranquillement vers le bar du fond je regarde autour de moi. Il y a du monde ce soir et certaines tables semblent déjà parcouru par la fièvre qui prend couramment les esprits les moins préparés à l’excitation que procure une telle activité. L’œil fixe, le visage fermé et tendu, leur existence n’est plus désormais tournée que vers un seul et unique but : jouer. Jouer encore et toujours, chacun pour ses raisons, mais tous avec la même frénésie. Tout ce qui peut être voué aux paris est accepté ici. Cartes, dés, roulette, billard ; chaque univers possédant ses adeptes, ses maîtres et surtout ses règles. C’est incroyable comme dans un univers sans limites comme peut l’être ce casino, la règle peut être à ce point respectée et appliquée. Aucune limite de temps, aucune limite d’argent sont les deux seuls credo des joueurs qui fréquentent ce club et tout est fait pour les satisfaire. Je m’installe sur l’un des tabourets du bar en acajou et après avoir commandé un verre je recommence à scruter les visages qui m’entourent. Petit à petit, je me laisse envahir par le désir du jeu.
Les bruits, les odeurs et les couleurs forment ici une atmosphère presque mystique; comme si ils semblaient vouloir se combiner entre eux, pour pouvoir mieux vous guider vers des mondes dont eux seul ont la clef et dont le jeu en est le rite. Les lourds tapis moelleux aux couleurs chaudes, posés sur le sol, étouffent tous les sons des pas. Parfois, lorsque votre partie vous a totalement absorbée, vous avez l’impression que les gens qui se déplacent autour de vous, le font en flottant dans les airs, glissant d’une table à une autre en de fluides et silencieux mouvements. Du coup toutes les autres sonorités, celles qui émanent directement du casino et de ses jeux, vous paraissent beaucoup plus distinctes et beaucoup plus parlantes. Tous ces bruits familiers résonnent en moi et m’entêtent comme une litanie exaltante. Les claquements en rafales des cartes sur les tapis de jeux. Le cliquetis des dés qui s’entrechoquent dans les cornets de plastique. La longue course ronde de la petite bille lisse qui tourne dans le cercle de bois de la roulette, attendant que le destin, de sa main ironique, la guide vers l’une des cavités. Rouge ou noir. Défaite ou victoire. Petite étoile guidant les plus fous jusqu’au bout de leur chance ; petite balle tuant les rêveurs sans vigilance. Finalement c’est vers elle que je me dirige.
En passant j’aperçois l’empereur au fond de la salle, attablé à une partie de poker. Il me salue. Deux ans déjà. La plus grosse mise gagnante jamais vue dans un casino. J’étais là le soir de son sacre et je n’ai jamais rien vu d’aussi grand que le coup qu’il avait alors osé tenté et duquel maintenant il tire toute sa notoriété. Un coup de maître, car au delà de la somme pharaonique que cela lui avait rapporté, il en avait tiré une gloire qui accompagnait désormais chacun de ses gestes. Pendant trente six heures d’affilées il avait ratissé absolument tous ses adversaires au poker, amassant plusieurs millions de dollars de gains. Le poker peut être un jeu de bluff et de tactique mais il faut quand même avoir une réussite folle pour tenir trente six heures sans se faire rattraper par la déveine. Mais non content de cet exploit, il s’était levé, avait considéré le public qui s’était groupé autour de sa table pour le regarder jouer et sans rien dire s’était dirigé vers la table de craps située juste à coté. Il avait alors tout posé sur le tapis, et s’était penché à l’oreille du croupier pour lui dire quelque chose. Lorsque ce fut son tour de jouer, ce dernier annonça de sa voix neutre et professionnelle.
« - On joue pour trente fois la mise. Le douze pour trente fois la mise. » et impassible, il lui avait tendu la paire de dés. L’ambiance était devenue électrique. Trente fois la mise sur un chiffre quasiment insortable, surtout après avoir eu autant de chance que lui pendant autant de temps d’affilé. Ce n’était même plus de la provocation mais de la folie. Les paris sur ses chances de réussites ou non explosaient, car au craps on peut parier sur le joueur qui s’apprête à lancer. Tout le monde était devenu comme fou. Il avait atteint le point de non retour et avec lui il avait emmené tous ceux qui fréquentaient ce club et qui rêvaient d’avoir le courage, d’aller un jour jusque là. Je crois que c’est en partie pour ça, que son titre a autant marqué les esprits, car même avant de jeter les dés, son heure avait sonné : gloire ou déboire, tout allait se jouer maintenant, sur cet unique coup de dés. Quoi de plus flatteur pour un joueur ; et tous, nous pouvions vivre cet instant avec lui. Quant enfin l’assistance se fut calmée et qu’il accomplit son geste il n’y eu plus un bruit durant une longue seconde. Puis se fut l’explosion. Le douze. Il avait sorti le douze. Certains restaient la bouche ouverte, sans rien dire, d’autres commençaient déjà à fabriquer sa légende, mais tous nous savions qu’il était en train de vivre le moment le plus important de sa vie de joueur et surtout qu’il s’en était sorti en vainqueur. Il avait dominé la chance, et ça c’était encore plus fort que de se faire rattraper par la malchance. Depuis, une énorme plaque en or trône derrière le bar. Le montant exact de ce que lui à rapporté son coup de dés y est inscrit. Quant on pense que c’est ce qu’il aurait put perdre, on se dit que dans ces moments là ce n’est plus seulement l’appât du gain qui compte mais peut-être le désir profond de provoquer son destin jusque dans ses derniers retranchements. Et de le vaincre, pour mieux en devenir le maître.

Finalement la soirée commence plutôt bien. Les dieux de la roulette me sont favorables. Mes mises me permettent même de me rapporter un nombre conséquent de jetons et plaquettes. Je me sens gai. Le chant de la petite bille roule dans ma tête et me met dans un état d’euphorie. Au bout de plusieurs tours, je tente un gros coup. Les trois quarts de mes gains sur un chiffre. J’ai suffisamment pour me refaire au cas ou de toute façon, alors pourquoi me priver de cette petite sensation si excitante qui me prend lorsque je commence à jouer un peu plus. Après tout je suis là pour ça. Et puis je fais bien puisque je gagne. Tout en continuant de miser je regarde ailleurs. J’irai bien à la table de craps mais il y a vraiment trop de monde pour l’instant. Aller, encore quelques mises à la roulette et après, j’irai lancer les dés. Mais soudain l’ambiance monte d’un cran ; un grec vient d’arriver à la table et joue gros. Par provocation je suis. Et par chance je gagne. Pas sur toutes les mises mais tous mes gros enjeux sont victorieux. Le ton monte et les autres joueurs attablés commencent eux aussi à faire grimper les paris. Rapidement quatre d’entre eux flanchent et abandonnent. On est plus que trois et je continue d’engranger sur les grosses mises. J’aime ces moments où la tension devient un élément à part entière du jeu, où elle est palpable, où elle commence à s’immiscer petit à petit dans mon ventre et dans ma tête. Finalement le grec craque. Les montants commencent à redescendre mais moi j’ai envie de continuer à jouer. La chance est avec moi, ce n’est pas le moment de la laisser partir, d’autant que depuis le début je prends peu de risques et qu’à toutes les fois où j’en ai pris j’ai toujours gagné.
La table de craps s’est un peu libérée. Sans hésiter une seconde je me dirige vers elle. La partie est bien engagée mais l’ambiance est sereine. Je commence par suivre le mouvement puis très vite je tente des mises plus conséquentes. Et très vite la partie s’enflamme. Un russe qui était là depuis le début ne lâche rien et surenchérie en permanence. Sans me laisser emporter je sens quand même que la pression se fait de plus en plus forte. J’essaye de caser quelques mises moins importantes de temps en temps et par bonheur c’est toujours à ce moment là que le mauvais sort décide de frapper. Mais à part ça toutes mes grosses mises sont gagnantes. Au bout d’un nombre incalculable de tours plusieurs gros parieurs ont commencé à s’intéresser à la partie mais je suis maintenant tellement exalté que je ne les remarque que longtemps après leur arrivée. Ce qui m’arrive est complètement fou. J’ai l’impression d’avoir des dés enchantés. Mon cerveau est en ébullition. Ma tête n’est plus que chiffres, statistiques et concentration. La fièvre est en train de m’envahir. J’aime ça et je sens que je peux aller encore plus loin. Mes mains tremblent légèrement et lorsque c’est à moi de lancer j’ai l’impression de voir mes dés danser une sarabande interminable avant que ne tombe leur verdict aléatoire. Entre chaque tour je fume cigarette sur cigarette. La table de jeu, est désormais encerclée par un véritable mur de visages qui s’affairent et qui discutent. Les sons de leurs voix se mélangent et donnent à l’air qui m'enveloppe une vibration sombre et profonde. Soudain je capte une phrase derrière moi. « Avec tout le fric qu’il s’est fait, il vaudrait mieux qu’il s’arrête… » M’arrêter !? Non. Non, surtout pas. Du fric. Mais je me fous du fric. C’est mon heure, ma grande heure que mes dés cadences de leur valse victorieuse. Je sais que je peux encore gagner. Encore un peu. C’est alors que je réalise que l’empereur est là ; juste en face de moi. Il me regarde. Il ne suit même pas le jeu. Il me regarde moi. Puis il se penche vers l’un des hommes qui l’accompagne et lui dit quelque chose. L’homme disparaît, puis réapparaît quelques secondes plus tard. Dans ses mains se trouve l’énorme plaque en or qui orne normalement le fond du bar. Silence dans la salle. Sans dire un mot l’empereur pose sa plaque dans la case qui l’oppose à mes paris. Voilà. J’y suis. J’ai le choix. Je peux me retirer ou bien jouer encore une fois, ma chance. Peut être devrais je dire ma vie, je ne sais plus. Une longue inspiration. Allez je lance, une fois encore, une dernière fois ; une ultime foi dans mes dés et dans cette sensation jouissive de chevaucher mon destin. Mais à la dernière seconde celui ci se cabre et d’une suprême ruade reprend le dessus, me renvoyant dans un silence de mort, son verdict de défaite.
Je suis resté là sans bouger, ne sachant plus quoi faire, ne sachant plus où aller. Mes dés m’avaient mené jusqu’au bout de là où je ne pensais jamais me rendre un jour et ma déchéance était maintenant pleine et entière. A l’autre bout de la table, l’empereur avait déjà disparu emportant avec lui la gloire et la chance. Je me suis levé entouré de commentaires sombres dispensés par des voix lointaines. Ce funèbre cortége sonore m’accompagna jusqu’à ce que la porte claque sur mes talons. La nuit qui s’étendait face à moi, était sombre et glaciale.