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samedi 31 octobre 2009

J'irai mourrir au Kalahari

Lâcheté

C’est par mille petits gestes qu’il tua leur couple. Il n’était pas un grand coupeur de tête, un type à esclandre qui quitte sa compagne en cassant la vaisselle, jetant à la figure de l’autre toute sa haine et toute son impuissance. Non. Lui était un besogneux un peu lâche, un peu faible qui, n’osant clamer la vérité pour achever leur histoire, avait préféré emprunter les chemins sales et sinueux du louvoiement, de l’étranglement méticuleux. Sans brusqueries mais surtout sans bruits, la privant d’air sans en avoir l’air, étouffants ses espoirs en masse sous l’édredon doux d’occupations aussi divers qu’inexistantes, il espérait arriver sans forcer à ses fins.
C’était donc sciemment qu’il avait laissé s’installer un terrain neutre entre lui et sa femme. De sorte que se côtoyer était devenue pour eux une habitude ; que cette habitude s’était muée subrepticement en un monceau d’indifférence et que cette indifférence avait asphyxié la moindre initiative, reléguant ce qu’était leur couple à un souvenir lointain et poussiéreux. Leurs existences n’étaient plus que deux parallèles suffisamment proches pour faire croire qu’elles pouvaient encore échanger quelque chose mais si hermétiquement séparées que rien jamais, ne les amèneraient de nouveaux à se croiser. Il avait dilué avec tellement d’application sa fuite, il avait tant camouflé les traces de sa veule échappée dans la continuité des jours gris de son existence terne qu’il était certain qu’elle avait pratiquement perdu sa trace.
Enserrant avec application dans les filets de son indolence apathique cette vie de couple dont il ne voulait plus, posant mille et une petites contraintes comme autant de pièges subtils, laissant filer par abandons successifs mais répétitifs, sa femme ou du moins ce qu’elle représentait encore pour lui, il savait qu’à ce rythme le poison de l’ennui et de l’indifférence allaient tôt ou tard lui faire gagner la partie. Tout n’était qu’une question de temps.
Ce n’était pas qu’il ne l’aimait plus sa femme. C’était surtout qu’il n’avait jamais compris pourquoi ils avaient fait un bout de chemin ensemble. Leur excitation sexuelle des premières semaines avait très rapidement laissé place à un quotidien morne et sans allant. Il avait bien cherché à la quitter à l’époque mais elle était tombée enceinte alors comme il n’était pas non plus un salop total, il était resté. Le gamin l’avait occupé un temps, elle qui ne travaillait pas. Mais le gosse avait grandi et puis bien sûr, il était parti.
Comme il fallait bien qu’elle s’occupe de quelqu’un, elle était revenu vers lui. Pas avec amour, mais avec attention. Il avait beau rentrer tard, partir loin à des réunions et des séminaires pendant des semaines entières, à chaque fois qu’il revenait, elle était toujours là. C’était à croire qu’elle ne se lassait pas. Pourtant il faisait tout pour ne rien arranger. Mais il ne savait pas être violent. Il ne savait pas rendre les gens tristes. Alors il faisait tout pour se faire oublier, espérant secrètement qu’elle prenne bientôt la bonne décision, le laissant enfin seul. Seul, comme il était déjà depuis bien longtemps.

jeudi 19 février 2009

Portrait

L’œil du cyclope.

C’était une télé énorme. Enorme. Dans ce petit intérieur sans goûts, elle faisait exploser son jet de couleurs survitaminées comme un geyser malade, sorte de tapisserie en perpétuel renouvellement.

Exposée face à la table, dans cet endroit immanquable du salon, on aurait dit une grande bouche prête à dévorer le peu de vie qui restait encore accrochée aux lambeaux de conscience de ce couple à la retraite. Invitée permanente, elle suçait la moindre seconde égarée qui traînait par là, implacable. Se repaissant de leurs longues matinées enfermées chez eux, se délectant de leurs après-midi insipides tout en sachant que les activités du soir lui étaient totalement et depuis longtemps, acquises, elle ne laissait de place que pour elle, sans concession et sans partage. Flâner, ne rien faire, discuter, se regarder, lire, danser, jouer, se toucher, chanter étaient autant de mots qu’elle avait dévorer sans faim, prenant sous son aile rassurante ce trop plein de temps dont ils ne savaient plus quoi faire depuis que le travail ne remplissait plus leur quotidien.

Déversant un flot de sons ininterrompus autour d’elle, elle envahissait l’espace, étouffant dans l’œuf le désir même d’une simple conversation. La télé était devenue au fil du temps, le seul fil conducteur de leurs journées passives. Simplement par désir de combler l’ennui, sans aucun tour de magie, elle c’était fait ogre, dévorant les jours chacun à leur tour. Cyclope habile, elle cultivait sa main mise sans effort sur ce petit couple paisible.

La télé pour eux était devenue l’objet d’un culte vorace et égoïste ; une sorte de rituel rassurant avec ses rendez vous à heures fixes, ses personnages récurrents qui seraient là demain quoi qu’il arrive ; qui seraient là encore ; qui seraient là toujours.

Et si depuis longtemps ils ne la regardaient plus, c’était parce que c’était elle qui s’assurait qu’ils étaient bien là, présents, à admirer ses circonvolutions plus ou moins vulgaires ou fantastiques, savourant tout ce temps qu’ils avaient en trop et dont ils ne savaient de toute manière, pas quoi faire. Ils étaient assis là, bien en face, regardant filer la vie des autres, rassurés sûrement de ne pas voir le vide de la leur.

Il n’y avait aucune tristesse à tout cela, aucune tristesse. Il y avait juste du vide. Du vide à désespérément combler.

 

lundi 9 février 2009

Portrait

Le rêve

Elle avait commencé tôt avec ce magasin. À cet âge où tout est possible simplement parce qu’on en a envi. A cet âge où l’énergie remplace la compétence, où l’on apprend sur le tas, parce qu’il faut bien et puis que c’est pas si compliqué. C’était son rêve ce magasin. Depuis longtemps elle aimait toucher les livres, parler des auteurs, se plonger dans la violence des uns et effleurer du bout des doigts, la naïveté des autres. C’était son rêve et à force d’efforts, de coups de chances et de coup de hasard, il était devenu réalité.

Comme tout le monde, il y avait eu les histoires des banques, le comptable qui dit que, les fournisseurs qui veulent que, les intermédiaires qui exigent que…Toute cette chaîne d’exigences qui impose. Mais heureusement aussi, il y avait les clients ou plutôt les lecteurs. Ceux qui entrent pour découvrir et à qui on peut offrir en étant sûr de faire plaisir, ceux qui savent ce qu’ils veulent, ceux qui flânent et attendent qu’on leur propose, ceux qui discutent juste pour passer le temps, oscillant entre mauvaise fois et bonne humeur. Heureusement aussi il y avait les auteurs qui ne manquaient pas de passer dire bonjour, de passer prendre des nouvelles. Il y avait les rencontres et les soirées spéciales. Il y avait ces moments intenses pour les sorties particulières. Il y avait ce bonheur de découvrir un inconnu. Il y avait le rêve d’en être un peu ; d’être le messager de tous ces écrivains qu’elle affectionnait et qu’elle aurait tant voulu faire lire à la ville entière. Le rêve de servir à autre chose que produire.

Les années passèrent, écartelées entre la passion et la raison économique. Et si la première ne s’est jamais émoussée, c’est la seconde qui petit à petit c’est imposée. Le rêve à son contact inflexible s’est flétri. Harassé de réalité, il s’est dégonflé jusqu’à ne plus être qu’une excuse, une fierté posthume. Il s’est noyé sous les assauts assourdissants des chiffres et des bilans.

Est arrivé l’âge où l’on ne renonce plus, où l’on ne change plus. Cet âge où l’on se dit qu’il est trop tard. Trop tard pour tout reprendre. Mais trop tôt pour arrêter. Alors le rêve, on l’enfonce dans sa poche, bien profond et sans prévenir, il devient un souvenir.

Les jours s’enchaînèrent parce qu’ils n’avaient pas le choix. Accroché à eux, elle se disait désormais que demain serait meilleur. Sans y croire d’ailleurs. Uniquement parce que l’énergie était restée là, dans ces murs, sur ces tables et qu’il n’était pas question de tout abandonné. Pour aller où de toute façon…Chercher du travail ? Mais du travail elle en avait plus qu’il n’en faudrait. Ce n’était pas de travail dont elle avait besoin. Elle avait besoin de quelqu’un qui comprenne les chiffres, quelqu’un qui la laisse à son rêve et qui s’occupe de ces papiers qui s’accumulaient comme manteau neigeux menaçant, de ces créanciers qui promettaient sans tenir, de ces subventions qui devaient venir en échange de documents dont elle ne disposait jamais. Alors elle continuait d’avancer, son rêve en poche vers sa fin proche. 

mercredi 7 janvier 2009

Portrait

Apparences

Il m’a vraiment paru étrange ce gars d’abord. Je sais pas pourquoi, vraiment…sa tête, y’avait rien à faire, elle ne me revenait pas. Cet espèce de regard de biais là…et puis le fait d’être toujours mal rasé, les cheveux en bataille ; on aurait dit qu’il sortait du lit pour venir directement au boulot sans se préparer. Il ne faisait pas sale mais ce côté négligé ça m’incommodait. Et cette clope qu’il avait toujours au coin des lèvres dés qu’il était dehors. Y’a des gens ils fument mais il ne gardent pas leur mégot éternellement coincé comme si c’était un chewing-gum. En plus je ne sais si t’avais remarqué mais c’était un des rares qui bossait à l’étage et qui ne disait jamais mais alors jamais bonjour. Il arrivait le matin, hop il filait à son bureau, il faisait son boulot et à dix-huit heure claquante, il disparaissait. Un vrai automate. T’as qu’à imaginé ma tête quand on m’a dit qu’il allait venir s’installer dans mon bureau. J’avais les boules ! Rah c’est rien de le dire.

Au début ça a été horrible. J’osai pas lui parler alors du coup on passait toute la journée sans se dire un mot. Lui ça avait pas l’air de le déranger plus que ça. Moi j’étais mal mais j’étais mal. Et puis bon puis il a bien fallu qu’on discute de deux trois trucs qu’on avait à faire en commun. Les dossiers ils se font pas tout seul. La première chose qui m’a surpris c’est sa voix. Elle était calme et posée. J’irai pas jusqu’à dire sexy mais tu vois…chaude, grave. Une voix de mec quoi. Quelque part je crois que c’est ce qui m’a mis en confiance. Un type avec une voix pareille ne pouvait pas être totalement crétin et inintéressant. C’est sûr qu’on peut pas dire non plus qu’à compté du moment où on a commencé à se parler il c’est emballé dans de grandes envolées verbales. Mais au moins il me disait bonjour en arrivant le matin, parfois il faisait un commentaire tout haut. C’était déjà beaucoup pour lui. Une fois ou deux on a eu une conversation à peu prés complète. Enfin je veux dire euh…au delà de « tu vas bien ? T’as fait ce truc qu’on devait faire ? T’as compris comment marche cette application ? etc » J’ai appris à ce moment-là qu’il était musicien et qu’il était là parce que bien sûr la musique sa rapporte pas. Il a dit ça avec sa voix tranquille comme si ça n’était pas bien grave. Pas blasé. Juste…honnête.

Mais ça n’est jamais aller plus non plus. La seule autre chose d’appréciable chez lui en dehors de sa voix c’était que tu pouvais lui faire une confiance aveugle lorsqu’il c’était engagé à faire un truc. Moi je suis plutôt du genre à vouloir tout contrôler mais c’est vrai que des fois j’étais bien obligé de lui déléguer des dossiers si je voulais avancer sur des choses plus importantes. Et à chaque fois que je lui ai demandé de faire un truc, c’était plié en temps et en heure et y’avait pas besoin d’y revenir crois-moi.

Et cette année ? Oh m’en parle pas ! L’horreur. Ils m’ont collé l’espèce de timbré du premier, celui qui organise les fêtes du CE et qui est pote avec tout le monde. Je commence à regretter mon silencieux.

mercredi 17 décembre 2008

Portrait

Marche

S’il marchait lentement ce n’était pas parce qu’il était fatigué ou qu’il avait mal quelque part. S’il marchait si lentement c’était parce que malgré son âge, il avait tout son temps. Absolument tout son temps. Tellement de temps qu’il ne savait pratiquement plus quoi en faire de cette orgie de secondes qui se succédaient au rythme lent de journées toutes semblables. Alors pour aller faire la moindre course, la plus petite chose, il c’était mis petit à petit, à marcher tout doucement ; Tout-dou-ce-ment ; Rallongeant démesurément cette simple activité, l’étirant jusqu’à la limite de la rupture, jusqu’à l’absurde parfois. Il tuait ainsi le temps en le noyant dans des cheminements journaliers incessants. Il ne prenait à ce propos pas spécialement plaisir à les faire ces petits bouts de route. Mais qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il fasse un soleil harassant ou un temps tout à fait clément, qu’il se rendent à la cuisine ou bien aux toilettes, qu’il ne s’agisse même que d’aller jeter la poubelle ou regarder le temps par la fenêtre, il s’astreignait à cette lenteur dispersive. Chaque pas était autant de millisecondes qui n’étaient pas passées à être assis à regarder passer la vie, à contempler ses souvenirs ou à dévisager l’instant présent. Chez lui, entre ces quatre murs qu’il ne connaissait que trop bien, les journées s’étiraient en répétitions balbutiantes comme si le disque soudain s’était rayé et était resté bloqué sur une seule et même longue journée, alternées seulement par quelques intempéries dehors et assombrie par la nuit.

Mais même la nuit n’était plus le temps du repos. Elle était juste une journée obscure. A-t-on encore besoin de se reposer à son âge ? Alors quand le sommeil se faisait rare, qu’il se levait pour aller boire ou simplement faire un tour dans son appartement, il faisait de tous petits pas, lents et parfaitement calculés. Parce qu’un pas était une concentration. Il n’était pas une exécution mécanique de son cerveau. Il n’était plus ce déplacement souple et altier qui l’avait conduit à travers la vie avec détermination. Ses pas désormais étaient des calculs d’équilibre précis, des positionnements de corps dans l’espace. Ces pas étaient une façon d’exister, d’être ancré dans un réel qui le fuyait, étouffé par l’ennui de l’esprit et la vieillesse du corps.

Peut-être effleurait-il aussi, à mettre tant d’application dans cette si petite activité, ce qu’il avait ressenti enfant. Les premiers pas sont le début d’une longue aventure, chancelante d’abord avant de devenir avec le temps, plus affirmée. Il s’était d’ailleurs dit un jour que le temps ne faisait que reprendre cet équilibre si difficilement acquis autrefois. C’était sans doute pour cette raison qu’il était si fier d’avoir eu jusque-là le dernier mot.

jeudi 11 décembre 2008

Portrait

Prime jeunesse

Sur les décombres d’un ancien royaume en ruine, s’élevait face à moi mais de manière infime, une silhouette féminine. Car si la féminité avait avoir uniquement avec la plastique, alors oui peut être, la forme qui était assise en face de moi aurait pu s’enorgueillir de cette appellation. Mais malheureusement comme pour beaucoup de choses, il ne suffit que de quelques instants pour que l’apparence explose sous les assauts d’une vérité plus profonde. Et pour cette femme qui était assise là, juste en face de moi, la déflagration avait été dévastatrice.

Les lambeaux de ce qu’elle fut pendaient encore ça et là. Mais son visage trop tendu, écorché par une paire de lèvres maquillées à outrance ne faisait que souligner ce qu’elle avait perdu. Ce corps qu’elle croyait impeccable n’était que le reflet du délabrement de sa personne toute entière. Serrée dans ses vêtements moulants, sa maigreur artificielle obtenue par une discipline de fer et sûrement quelques compléments alimentaires, supportait maintenant mal le poids des années de contraintes. Ses seins horriblement rebondis juraient au milieu d’une poitrine qui peinait à les soulever parfois. Sa coiffure qui devait être sophistiqué il y a encore quelques temps, était maintenant extravagante. D’une couleur hésitante, ses cheveux clairsemés hérissés au-dessus d’elle, laissaient entrevoir un crâne de plus en plus apparent. Tout ce qu’elle dégageait été une triste impression de faux et de cliquant.

Les imitations de marques râpées aux entournures qu’elle portait comme un étendard de sa réussite factice, son faux sac dont le brillant s’échappait par paillettes et qui semait autour de lui un désagréable nuage étoilé, ses ongles outrageusement manucurés, tout cet ensemble hurlait le mensonge bon marché.

Et s’il ne c’était pas agi d’un être humain, je veux dire, si cette personne avait été une actrice dans un film, elle eut été éminemment drôle. Mais là, assise en face de moi dans ce bus anonyme qui nous amenait elle et moi vers le centre ville, je la trouvais triste.

La seule chose qu’elle ne laissait pas voir, la seule chose qu’elle s’appliquait à cacher était son regard. Sous d’épaisses lunettes noires, elle avait enseveli ce qui peut-être aurait pu la trahir et montrer à tous que si elle tenait tant à offrir encore et toujours une fausse jeunesse à son corps, c’était parce que son cœur lui, avait depuis longtemps rendu l’âme.

 

mercredi 10 décembre 2008

Portrait

Fumeur

Rien qu’à la façon dont ce type fumait sa clope, il était possible de savoir que c’était un vrai fumeur. Un de ceux qui fume par plaisir et non par nécessité toxicologique. Un de ceux qui aime sentir cette sensation âcre et chaude couler le long de sa gorge et qui se délecte des parfums lourds et enivrants émanant de cet encens païen. Pas un fumeur qui s’en allume une comme il aurait mis un coup de poing dans une porte pour se défouler et faire exploser un excédant d’humeur. Pas un de ceux non plus qui mâchouille leur éternel mégot comme d’autre de vieilles habitudes tristes, laissant pendre aux coin de leurs lèvres un machin esseulé et fané. Non. Lui il fumait à pleine bouche, à pleins poumons.

Lorsqu’elle n’était pas à ses lèvres, il tenait sa cigarette entre le pouce et l’index, son bras pendant le long de son corps. Pour mieux protéger le foyer encore, il le glissait à l’intérieur de la paume de sa main. Blottie là, la fumée lui montait alors comme un lierre éphémère le long de la manche, végétale docile et souple. Et lorsqu’il portait la tige à sa bouche, c’était toujours en la gardant prisonnière de cette manière.

Assis à la terrasse d’un café face à la mer, il se délectait simplement de cet instant. A chaque fois qu’il la portait l’objet de ses désirs à ses lèvres, on sentait qu’il prenait le temps de savourer sa bouffée, s’en rassasiant pleinement. Il tirait une série de petites saccades qui l’enveloppaient de la volupté grise de ses volutes agiles et son visage s’effaçait alors presque entièrement derrière un nuage épais. Puis après avoir tiré longuement une dernière fois dessus, il aspirait une longue goulée ; Qu’il ne recrachait que longtemps après. Il expirait alors en un souffle plein, les vapeurs exquises de son contentement.

Le visage calme et souriant, un café fort posé sur la table attendait son tour en refroidissant doucement. Il serait avalé d’un trait comme un détail à régler avant de partir. Pour l’heure l’homme goûtait au plaisir de son passe-temps favori, tout en regardant la mer face à lui.

mercredi 22 octobre 2008

Portrait

Puissance.

 

De toute façon il n’était pas comme nous. C’est sûrement pour ça qu’on avait commencé à lui donner des coups de pieds. Pour voir si comme à nous ça faisait lui mal lorsqu’il les recevait. Ça n’avait rien de méchant ni de personnel. C’était juste un test scientifique un peu brutal ; Fallait bien qu’on vérifie quand même ! Avec son nez glaireux, ses épaules voûtées et ses cheveux gras dés le début il ne nous avait pas inspiré confiance. Trop différent. Et puis il était toujours habillé avec de vieux vêtements qui étaient aussi moches et sales que lui. Alors qu’il soit un peu plus sales ou un peu plus déchirés ne changeait pas grand chose à l’affaire. Ah ! Le salir. Ça non plus nous ne nous en sommes pas privé. « Salissez-le-salop ! » Hurlait-on telle une meute exaltée. Car tous réunis nous nous sentions forts ; forts et imbattables face à ce petit être chétif que nous pouvions brisés par notre seul volonté. Son regard torve se baissait et finissait par implorer, minable, battu. Mais au fond, je le sais, au plus profond de nous, nous ne lui voulions pas de mal. Ce que nous voulions surtout, c’était se sentir fort. Sentir cette puissance nous étreindre le ventre lorsque nous criions tous ensemble des insultes interdites. Sentir nos jambes trembler lorsque nous nous mettions à courir une fois nos forfaits accomplis. Et rire aux éclats, toujours ensemble, pour ne pas perdre la face vis à vis des autres, même si un curieux goût amer envahissait notre gorge.

En tapant sur le plus faible c’était tous ces sentiments que nous croisions, qui nous explosaient au visage et dont nous nous délections jusqu’à l’ivresse : la puissance du clan qui nous protégeait de tout, nous permettait tout, nous dédouanait de toute responsabilité. Le fait accusateur dissolu, chacun en emportant avec lui une petite part, toute petite, légère.

Car à aucun moment nous ne nous sommes dit que ce que nous faisions pouvait être injuste ou stupide. Après tout, il n’avait qu’à se défendre. Qui pouvait l’empêcher de se servir de ses poings, de ses chaussures ou de ses dents pour nous contrer ? Personne. Nous attendions une réaction. Mais rien. Alors nous insistions et en nous, hurlait la joie d’être les plus forts.

De toute façon ça n’était jamais vraiment totalement l’un ou totalement l’autre le responsable. Nous étions tous au même niveau et nous nous le répétition chacun dans notre for intérieur. Ce n’est que lorsque est survenu le drame, lorsqu’il y eut le coup de trop, celui qui fut fatal à notre exutoire, que j’ai pris conscience de la portée de ce que nous faisions. Ce sang qui coulait de la plaie béante de son crâne emportait bien plus que la seule vie de celui que nous frappions avec tant d’ardeur, nous, les petits puissants.

mardi 14 octobre 2008

Portrait

L’autre

 

« Avant de s'en prendre aux traders, il faut voir que le système global était contraignant. Il était impossible, sans perdre son job, de garder une quelconque éthique et de garder un quelconque sens des réalités. »

 

Trader anonyme Le Monde 08 octobre 2008

 

“- De toute façon tu sais quoi ? Si toi tu ne veux pas le faire, y’a plein de gens derrière la porte qui n’attendent que ça. Alors soit tu fais ce qu’on te demande, soit tu vas chercher ailleurs. Ce n’est pas une menace. Mais c’est comme ça que ça fonctionne. Soit c’est toi, soit c’est un autre. Mais on ne peut pas remettre en cause ce genre de décision. Comprends bien ; il y a des stratégies qui peut-être nous échappent à nous sur le terrain mais qui sont pensées en haut lieu. Alors applique ce qu’on te demande d’appliquer, c’est pour ça qu’on te paye. Autrement tu es prévenu, je trouve quelqu’un d’autre.”

Cette dernière phrase lui raisonnait dans la tête comme une ritournelle entêtante. « Autrement, je trouve quelqu’un autre » Quinze ans qu’il bossait dans cette boîte, quinze ans qu’il était là jour et nuit et qu’il ne disait rien, qu’il appliquait le protocole sans broncher et aujourd’hui, maintenant qu’il avait acquis un peu de grade, maintenant qu’il avait des responsabilités, maintenant qu’il pensait enfin pouvoir dire et faire certaines choses, on lui rétorquait que non, toujours pas. Les décisions n’étaient pas pour lui. Il était un exécutant. Il n’était que l’infime engrenage doré d’un système. Son rôle devait se borner à appliquer des ordres même contraires à la logique. Passe encore pour la logique. Mais pouvait-il continuer à appliquer des ordres qui allaient soudain contre sa conscience ? Ce qu’on lui demandait de faire n’était ni logique ni à son sens, humain. Tricher, faire croire que, gonfler des positions pour en influencer d’autre, il avait appris à faire vivre avec. Il avait appris parce qu’il se disait que quelque part, dans ce grand barnum économique, ce qu’il enlevait d’un côté, quelqu’un ailleurs finissait pas s’y retrouver quand même et que ça compensait ce qu’il avait supprimé de l’autre côté. Il créait des équilibres instables car rien ne devait l’être par peur que la machine ne se fige. Mais ses actions ne tuaient personnes. C’était un jeu et il était joueur.

Mais là quelque chose était entrain de merder. Il ne pouvait plus suivre. Au-delà de sa conscience, c’était le système tout entier qui était entrain de déraper. Ce qu’on lui demandait de faire était bien plus que mentir ou tricher. Ce qu’on lui demander de faire était bien plus que jouer. Ce qu’on lui demandait de faire était de saborder le navire sur lequel il était, lui et toutes les personnes autour de lui.

Mais le pire dans tout ça était qu’il savait pertinemment que quelqu’un quelque part attendait sa place. Le pire était de savoir que l’autre à qui on allait demander de commettre ce qu’il ne voulait plus faire allait opérer sans sourciller. Et contre ça, il ne pouvait pas lutter. Parce qu’il n’était pas seul cet autre là. Ils étaient mille autres à pouvoir et à vouloir faire ce que lui refusait. Il pouvait montrer son désaccord, le hurler à la gueule de ce con qui ne voulait rien entendre. Il pouvait menacer et s’emporter. Contre ça, contre l’autre, contre celui qui était prêt à tout pour prendre sa place, il ne pouvait rien.

D’un geste il releva son col pour se protéger du froid. Il fouilla nerveusement dans les poches de sa gabardine, sortit un paquet de cigarettes. La fumée épaisse s’écoula de sa bouche lentement. Son regard se perdit dans l’eau de la rivière qui s’écoulait paresseusement sous lui. 

« Après tout, peut-être est-ce comme ça que meurt une société ? se dit-il. Peut-être est-ce parce que qu’il y a toujours quelqu’un pour prendre la place de celui qui veut dire stop, quelqu’un qui a suffisamment faim et suffisamment d’ambition pour s’intercaler là où la raison aurait dû prendre le dessus que tout finit un jour ou l’autre par déraper. » Mais pour cette fois c’était maintenant certain, il ne serait pas l’autre. 

mardi 7 octobre 2008

Portrait

Regard

Il avait grossi sans jamais chercher à échapper à ce gras qui débordait maintenant de son corps, ce surpoids adipeux et lourd qui le cerclait comme une carcasse de fer. Le souffle roque de celui qui souffre même de respirer, il traînait sa masse molle avec difficulté et mauvaise humeur. Ses cheveux gris en paquets, tombaient jusque sous ses épaules, débordant jusqu’à ses aisselles où ils se mélangeaient avec une barbe épaisse et folle. Habillé d’un tee-shirt kaki tâché qui s’arrêtait au nombril, son jean noir usé par les frottements et les négligences dégoulinait en plis malsains jusqu’à une paire de vieilles sandales de cuirs mainte fois rafistolées. Assis à l’entrée d’un hôtel miteux dans une petite rue dont les pavés gras ne voyaient jamais le soleil, il passait là des journées impavides et humides à regarder le vide. La chaise qu’il torturait à chacun de ses mouvements semblait vouloir rendre l’âme en permanence, mais par un étrange arrangement, à chaque fois que quelqu’un passait par cette rue, c’était sur ce même siége qu’il pouvait le voir assis. Or si son physique était déjà un engagement à la méfiance, il n’était rien comparé à son regard.

Cerclé de rouge par de trop nombreuses nuits d’insomnies passées à fuir on ne sait quel cauchemar, chacun de ses yeux se plantait en vous comme une sangsue avide. Soutenue par cette respiration à la limite de la rupture qui envahissait tout l’espace autour de lui, leur couleur bleu fou déversait sur vous une électrique et inquiétante sensation d’étau oppressant. De l’instant où vous tourniez au coin de la rue et où vous rentriez dans son espace visuel, il était possible de ressentir ce sentiment charnel de malaise désagréable vous parcourir le long de la colonne vertébrale. Son regard vous montait le long du corps, petit parasite affamé et vous saviez que rien ne pourrait lui faire lâcher prise à moins de sortir de son champs d’exploration. Il se nourrissait de vos mouvements, jaloux de ne plus pouvoir depuis longtemps n’exécuter que des déplacements traînants et poussifs. Prisonnier de cette étreinte qui confinait parfois jusqu’au sadisme, plus d’un ne passait plus par cette rue depuis longtemps enfermant chaque jour un peu plus cet homme dans sa démence. Il ne restait plus désormais que des touristes égarés ou des étudiants bravaches pour venir le nourrir. Alors seul, assis sur sa chaise, il attendait. 

samedi 27 septembre 2008

Portrait

Chaleur

 

L’appartement avalait en goulées avides l’air frais venu de l’extérieur. Il s’en emplissait avec délectation, par petits courants d’air voraces et furtifs. Les fenêtres ouvertes comme des bouches immobiles offraient à l’air lourd accumulé tout au long des heures harassantes, une porte de sortie inespérée. Emprisonné dans les quelques mètres carrés de l’habitation, l’air avait enflé jusqu’à en occuper exagérément l’espace, jusqu’à écraser de sa poigne suante le moindre centimètre carré. Au fur et à mesure qu’était montée à l’extérieur la température, malgré les volets fermés et l’immobilité dans laquelle chacun c’était drapé, l’ambiance suffocante et pénible de ces après-midi inertes c’était pesamment installée. Sournoise et poisseuse, la chaleur s’était introduite sans bruit, sans effraction. Avec la certitude de celle qui sait que le combat est gagné d’avance, elle c’était glissée de sa lenteur perverse dans le moindre petit interstice laissé vaquant, traversant les murs, les gavant jusqu’à l’écoeurement de sa  lourde mais implacable main mise. Violemment soutenue par un soleil à qui le ciel avait laissé un libre champ azuréen, elle déferlait avec une bonhomie écrasante sur un monde chauffé à blanc, entièrement soumis à son bon vouloir.

Seule l’arrivée du soir signait parfois la délivrance. À l’aube de ce nouvel espoir, chacun venait boire, ouvrant ses fenêtres, cherchant à renaître. Mais il ne fallait pas être pressé. Il fallait juste attendre le bon moment. Celui où sur le sol, les ombres commençaient à s’étendre en flaques, uniformisant tout ce qu’elles touchaient de leur filtre sombre, remontants le long des murs avant de gagner les toits pour partir ensuite à l’assaut du ciel tout entier. C’était à ce moment-là, à ce moment-là seulement, à ce moment là où la nuit commençait à s’étendre sans bruit, suintant du plus profond du sol que dans les maisons, il était possible de commencer à espérer que l’étau impassible des températures ne se desserre enfin.

Le soleil, emporté par sa course folle, laissait alors place à des heures plus molles. Des heures faites de langueurs joyeuses, de répit mérité et de fraîcheur tombante. À l’ombre de la nuit, le voile noir à peine écarté par quelques bougies, les familles se retrouvaient, les amoureux s’embrassaient enfin, les adolescents buvaient à leur pleine jeunesse, jusqu’à ce que le lendemain le soleil de nouveau n’attise sa fournaise obèse et cuisante, paralysant de sa poigne de fer la vie palpitante. 

jeudi 5 juin 2008

Portrait

Marée d’été.

Juste après le jusant, lorsque la mer laisse gisant pour un temps court, les bateaux affalés sur le flanc, vient le moment où se dénude une partie de l’océan, offrant aux hommes sur l’estran, un bref aperçu de ses secrets. Le temps de l’étale le vent se repose, ne poussant plus qu’avec nonchalance quelques voiliers traînant au large. Le soleil, écrasant de chaleur prend toute son ampleur, asséchant de son souffle chaud et lourd les fonds marin mis à nu. C’est là, dans les flaques d’eau ténues, retenues par les rochers et les dépressions de sable, au milieu de ce chaos glissant et lisse que se cachent des trésors abandonnés par la mer.
Alors, équipés de crocs de fer, de pelles, de sceaux, d’épuisettes et d’espoirs enfantins, le pêcheur estival part à l’assaut de la forteresse dévoilée. Les vagues au loin, calmes et impatientes attendent le signal de la course qui les autorisera à reprendre le terrain qu’elles ont abandonné quelques heures plus tôt, semant derrière elles de petits morceaux d’océan brut. Mais pour l’heure dans les flaques chaudes, des algues immobiles et fières, attendent le retour du courant pour reprendre leur danse au rythme mou et cadencé. Elles abritent au sein leurs bras souples, crevettes et alevins, explosant comme des traits d’arbalètes à la moindre ombre effleurant leur espace restreint. Mais il suffit d’attendre une poignée de secondes, immobile sur la grève de cette mer miniature, pour les voir reprendre fébrile, leur ballet délicat.
Un peu plus loin, quelques crabes téméraires s’aventurent en dehors de leur refuge aquatique pour aller courir le monde, parcourant de leur démarche diagonale des distances infimes.
Et au milieu de ces fragments d’océan épars, de petits pilleurs en bobs et émerveillement, ramassent ce que le hasard de leurs nasses capture. Plus loin, beaucoup plus loin, des hommes sont partis cueillirent, avec bottes et filets, coquillages et crustacés. Puis le vent tourne, rouvrant les vannes de l’invasion maritime. La mer de son pas allègre et sûr reprend ses droits, libérant les prisonniers de leurs aquariums éphémères, leur offrant de nouveau la liberté toute entière.
Les hommes rentrent au rythme que leur impose le flot et retrouvent leurs frontières. Les bateaux doucement, reprennent leurs balancements passifs. La fraîcheur turbulente du vent écarte faussement la chaleur d’un revers remuant. L’heure maintenant est aux châteaux de sable que l’eau avalera avec voracité et indifférence l’onde fluide et impassible ne laissant jamais sa place, qu’un temps seulement.

dimanche 20 avril 2008

Portrait

Les mains

Elle avait les mains noueuses et creuses. Des mains de travailleuse agricole avec les ongles ébréchés et terreux. Pas sales, terreux. De cette terre lourde et grasse qui accueille la graine et la fait grandir. Alors oui ses ongles étaient noirs mais ils étaient sains et n’avaient rien de repoussant. Ils contrastaient d’ailleurs grandement avec le reste de sa personne plutôt propre et apprêtée. Elle n’était pas vêtue avec une grande excentricité mais avait su éloigner tout classicisme avec de discrètes touches de couleurs. Un collier à grosses perles venu de ce pays qui sent les épices offrait un éclat lumineux à la base de son cou tandis qu’un bracelet d’argent finement ciselé venu lui aussi d’ailleurs, soulignait discrètement son poigner. Le long de ces derniers ses mains parfois courraient, délicates. Elle s’en servait sans ambages avec précisions et vitalité. Elles étaient vivantes ces mains là. Elles étaient généreuses et avait gardé la dextérité et la précision de l’outil qui sert  au contraire de celui qui décore. Elles étaient belles ces mains, belles et calmes.

Elles étaient d’ailleurs bien différentes de celles de son interlocuteur. Lui avait les ongles rongés jusqu’au sang. Rongés jusqu’à les en faire presque disparaître, jusqu’à les réduire à une simple petite excroissance purulente et malsaine. On sentait de la douleur au bout de ces doigts qui ne faisaient que rendre service. D’ailleurs l’utilisation que l’homme faisait de ses mains ne laissait que peu de place à un quelconque espoir de joie. Rapides, nerveuses, elles se courraient l’une après l’autre comme deux animaux sauvages torturés prisonniers au bout d’une laisse. Parfois l’une pianotait sur le clavier de la table une série de notes monocordes pendant que l’autre, s’apprêtait à lui bondir dessus pour mieux tromper son ennui. Suivait généralement ensuite une séance au cours de laquelle, dans un réflexe angoissé, un doigt était porté à la bouche pour être consciencieusement dépouillé de toute éventuelle aspérité, pendant que la main laissée libre servait à remettre en place un inexistant pli sur le pantalon ou le pull. Puis la course reprenait, fatigante. Pas une seule fois le quatuor ne s’effleura.

vendredi 18 janvier 2008

Portrait

Transparent

C’était un homme transparent. Aucun moyen d’accrocher quoi que ce soit à sa mémoire pour tenter de se souvenir de son visage, de son corps…de lui. Rien. Au-delà du banal, j’avais en face de moi une sorte d’intégriste de l’intégration, tellement ordinaire qu’il s’en était désintégré, désagrégé dans un quotidien infini. Je le regardais avec sa taille moyenne, sa corpulence en parfait accord avec les normes et je me demandais au fond de moi, qu’est ce qui m’avait poussé à m’arrêter sur cet homme là en particulier ? Qu’est ce qui avait bien pu faire que mon regard avait commencé à décortiquer avec autant d’ardeur cette personne et que mon esprit avait entrepris avec une ferveur chirurgicale, à dépecer sa silhouette alors qu’il incarnait à ce point le rien.
De la couleur de ses vêtements à la formes de ceux-ci jusqu’à la coupe de cheveux si proprement rangée qu’elle donnait le sentiment que dés le sommet du crâne, une sorte de rigidité sévère commençait à s’opérer, cet homme offrait un tout tellement assimilable dans une masse informe que c’est peut être pour cette raison que j’avais commencé à l’observer avec tant d’attention. Le métro surgit avec tout le vacarme qui le caractérisait laissant de marbre mon sujet. Il se leva le visage raide et le regard absent, avança sans même voir jusqu’à une place qu’il avait sûrement du programmé dans sa tête tant il s’y dirigea et s’y assis sans la moindre hésitation. Immédiatement il posa son regard vers l’extérieur, gardant fermé tout accès à sa personnalité.
Je continuais néanmoins à le détailler du coin de l’œil et lui se laissait ostensiblement faire sachant de toute façon qu’il n’avait rien à offrir. Il était la personnification même du non-être physique. J’étais certain que c’était le genre de voisin qui pouvait aménager à côté de chez vous un jour sans que vous vous en rendiez compte et que vous découvriez des années après que cette personne vivait là, juste en dessous de votre appartement.
Bizarrement à aucun moment je n’associais cette transparence physique avec quelque chose d’ennuyeux.
C’était étrange d’ailleurs. Quel genre de personnalité pouvait renfermer un corps si diaphane ? Le métro finit par arriver à sa station et cracha son lot de passagers comme autant de postillons. L’homme fit parti de cet éternuement et tandis qu’il s’éloignait emportant avec lui mes interrogations inutiles, je me disais que tout, jusque dans sa démarche, incarnait celui qui voulait physiquement disparaître aux yeux des autres.
Deux stations plus tard, ce fut à mon tour d’être éjecté. Arrivé devant la porte de mon appartement je tentais de me rappeler avec le plus d’exactitude possible le visage de l’homme mais déjà, les courbes étaient flous et les images se mélangeaient. J’ouvris la porte, posait mon sac, jetais instinctivement un œil dans le miroir de l’entrée et admettait que malgré tous mes efforts, sa photo avait définitivement disparu de mon esprit.

lundi 31 décembre 2007

Portrait

Face

Ça lui était tombé dessus comme ça, comme si il c’était enfin coupé une phalange avec la machine de la chaîne huit, celle que l’on sait dangereuse et que l’on utilise toujours par conséquent, avec une concentration extrême. Celle qui fait un peu peur mais qu’on apprend à dominer au final. Ça lui était tombé dessus comme ça, violemment mais sans surprise. Il savait que dans cette annonce, il y avait quelque chose d’irrémédiable, quelque chose qui allait casser sa vie pour le restant de ses jours mais que rien ne pouvait l’empêcher. Et ça lui faisait encore plus mal.
On n’encaisse pas l’annonce de la fermeture de l’usine dans laquelle on travaille depuis trente ans sans que ça blesse au plus profond. A quarante neuf ans, on venait de lui dire qu’ici c’était fini, qu’il n’y aurait plus de boulot et que si il voulait continuer le même métier, c’était possible, mais à deux cent kilomètres de là. « La boite paiera tout ! » avait dit le gars envoyé par la direction. « Le déménagement de ma famille et de mes amis aussi ? » avait répondu un. C’est vrai ça, il pouvait bien tout payer, ça ne rachèterait jamais la vie qu’ils avaient construit là.
De toute façon, depuis que l’usine avait été vendue une première fois il y a dix ans par le fils de celui qui l'avait créé, les choses n’étaient plus pareil. On n’arrêtait pas de leur parler d’économies à faire, de compétitivité à mener, de plan de carrière et de concurrence.
Lui et ses collègues la seule chose qu’ils voulaient c’était un boulot. Bosser, pour payer les traites de la maison et de la voiture et puis des trucs pour les gosses. Peut être même des études. Tout ça en restant là. Là où ils étaient nés, là où leurs parents avaient vécu et où ils étaient enterrés pour certains. Là où ils avaient leurs amis, leur club de foot et leurs habitudes. Là où le mot vie prenait un sens tranquille et serein ; un sens intemporelle et rassurant.
En fait, travailler n’était jamais que la caution de toute cette vie là. Et l’on venait, pour d’obscures raisons, de la lui retirer. Lui qui n’avait jamais couru après l’argent ou la reconnaissance parce que ça c’est pour les autres, lui qui n’avait fait que jouer le jeu sans vraiment jamais en avoir compris les règles, se voyait aujourd’hui, à l’aube de la cinquantaine, à cet âge où l’on aspire à se retirer sans incident, refuser la tranquillité de sa dernière ligne droite.
Évidemment lui et les collègues allaient se battre. Ils allaient faire des grèves, organiser des pétitions et des actions. Mais quelque part au fond de lui, il savait que tout ça n’avait plus de sens, que tout était perdu et qu’il n’était qu’une variable qui venait d’être ajustée au nom d’un idéal qu’il n’avait jamais défendu. Il était le perdant de toute cette affaire et à son âge, c’était juste ça qui était le plus dur à accepter.

mardi 25 décembre 2007

Portrait

Pile
D’une pression appuyée, il pesa sur l’accélérateur. Aussitôt son corps s’enfonça légèrement dans le creux de son siége confortable. La vitesse affichée au tableau de bord s’affola quelques secondes avant de se stabiliser aux alentours des cent cinquante kilomètre heure. A cette heure là de la nuit, il n’y avait plus personne sur le périphérique. Quelques camions sur la voie de droite, traînaient leur poids d’enclume mais lui ne prenait jamais que les extérieurs. Il était pressé et avait les moyens de son impatience alors il ne se privait pas.
Il se passa une main agacée sur le visage, tant pour se réveiller que pour tenter de se détendre. La réunion avait été très dure. Prendre la décision de fermer une usine à quelques semaines des fêtes de fin d’année n’était jamais un choix facile à faire. Mais il était payé pour ça, très bien payé même. Alors il faisait son boulot, du mieux qu’il pouvait. Les syndicats ne se fixaient que sur le sort de quelques dizaines de personnes perdues au fin fond d’une campagne coupée du monde. Ils ne se rendaient pas compte des enjeux financiers qu’il y avait derrière. Cette usine avait été rachetée dans le but de réutiliser les machines qui se trouvaient sur le site dans un autre endroit, plus rentable. L’opération financière était excellente. Il n’y que l’épineuse variable humaine à gérer et c’était à lui qu’était revenu le dossier. Pourtant il n’avait pas été dure. De grosses compensations de départs étaient venues s’ajouter à des solutions de reclassements. Maintenant si les gens ne voulaient pas bouger, qu’est ce qu’il pouvait bien y faire ? Ils proposaient des solutions, aux autres de les accepter.
Ce statisme archaïque et permanent des syndicats le mettait hors de lui. Ils ne se rendaient pas compte dans quel monde on vivait désormais. La petite entreprise à papa, c’était terminée depuis bien longtemps. Il fallait bouger, évoluer, être réactif. Ce n’était pas bien compliquer à comprendre pourtant. Avait il hésité lui, lorsqu’il avait du quitter sa région natale ? Treize déménagements et autant de missions différentes pour en arriver où il en était maintenant. Il était fier de sa progression et il lui était de plus en plus difficile au fur et à mesure où les années passées, de concevoir que d’autres ne veuillent pas faire comme lui. Qu’avaient ils à perdre ? Rien, absolument rien, ils avaient tout à y gagner même. Alors pourquoi s’obstiner à refuser ?
Il jeta un œil sur sa montre. Minuit et demi. Une fois de plus il allait rentrer et tout le monde dormirait. Depuis deux semaines que l’annonce de la fermeture de l’usine avait été faite, il n’avait beaucoup vu sa famille. Sa priorité était ailleurs. Mais bon, les enfants étaient grands et sa femme avait une vie active bien rempli elle aussi. Et puis ça n’était la première ni la dernière que cela se produisait, ils étaient habitués. Dans un mois de toute façon, ils avaient prévu de partir tous ensemble au ski. Ils se verraient à ce moment là.
Il y avait un temps tout, il suffisait de le comprendre. Il arriva devant le portail de la maison, l’ouvrit avec la télécommande, gara le break devant la garage. Inutile de tenter de le rentrer, les voitures de la plus grande et celle de sa femme devaient déjà occuper les deux places à l’intérieur.
Il bu un verre d’eau dans la cuisine, alluma quelques secondes les informations, jeta on œil au Dow Jones. Apparemment la firme de laquelle ils dépendaient maintenant avait absorbé la nouvelle des licenciements avec sérénité. Rassuré il alla se coucher. La décision qu’ils avaient pris était la bonne.

vendredi 21 décembre 2007

Portrait

La dame du premier

La dame du premier n’a pas d’âge. Ou du moins il est impossible de lui en donner un. On se doute bien qu’elle n’est pas si vieille, mais rien pourtant, ne respire plus la jeunesse. C’est à croire qu’elle n’en a jamais eu.
Elle porte des habits aux couleurs neutres, des formes larges. Des lunettes sobres et des chaussures sombres. Elle porte tout ça pour mieux s’effacer, pour mieux disparaître. Ses cheveux sont tirés en arrières. Toujours. De toute façon, ils ne poussent pas ces cheveux là. Ils ont renoncé à toute activité.
Le matin, elle se lève à cinq heure. Elle déjeune, puis va promener son chien, quel que soit le temps. Elle passe pour l’occasion, un imperméable beige trop grand, qui protége aussi bien du froid que de la pluie. L’été, elle sort directement en robe de chambre. Il n’y a personne dans les rues à cette heure là.
Puis elle rentre, s’habille, écoute un peu la radio, toujours la même et à six heure trente, part pour son travail. Là, elle s’assoie derrière son comptoir et coud à la chaîne, des vêtements qu’elle ne voit jamais terminés. Elle le fait de façon mécanique, appliqué. De la sorte, le temps passe plus vite. Elle finit généralement en milieu d’après midi. Elle rentre alors directement chez elle. Parfois, lorsqu’il fait beau ou bien que l’envie lui en prend, elle fait un crochet par la mer. Mais c’est de plus en plus rare, elle ne sait pas quoi y faire. Il est hors de question qu’elle se mette en maillot de bain, quand à marcher sur la plage, elle déteste avoir du sable dans ses chaussures. Alors elle reste là, un peu, à regarder le large. Elle ne rêve pas de grands horizons, ça lui fait peur. Mais toute cette immensité quand même ça l’intrigue. Alors elle regarde.
En rentrant au premier, elle sait qu’elle sera bien. Tout est là, bien en ordre et bien rangé. Le clic-clac de la pendule de la cuisine, le bruit du frigo qui se déclenche, la télé qui lui offre une lucarne sur le monde. Et puis son chien. Le seul être au monde qui la comprenne. Même ses parents ne peuvent pas la comprendre comme lui.
Ses parents. Elle se rend chez eux de temps à autre. Par habitude plus que par envie. Depuis quelques temps d’ailleurs, ils ont vieilli. C’est la première fois qu’elle remarque un changement chez eux. Le père n’est plus aussi fort, ses épaules tombent et son ouïe baisse. La mère n’est plus aussi présente. Ses doigts se raidissent et son pas rapetisse. Pourtant pendant longtemps, ils étaient toujours restés les même. On ne change pas dans leur famille. Pour quoi faire. On voit bien ce que ça a donné le changement sur le petit frère. Depuis qu’il est parti avec cette coiffeuse dans une autre ville, on ne le reconnaît plus.
Alors elle, reste la même. C’est sa façon à elle d’être heureuse. Statique.

mercredi 19 décembre 2007

Portrait

Le calme aprés la tempête
Il se tenait face à la mer, les mains dans le dos, le regard perdu. L’immense baie vitrée qui déroulait sa mince pellicule transparente entre lui et les éléments déchaînés, lui donnait le sentiment d’être un magicien. Il était là, debout, tout juste vêtu d’une chemise blanche impeccablement repassée et d’un pantalon de tweed noir sobre alors que face à lui, à tout juste quelques centimètres, la nature hurlait toute sa puissance. Et rien. A peine les bourrasques de vent arrivaient elles parfois à faire vibrer les montants, mais cela ne l’impressionnait pas le moins du monde. Cela faisait d’ailleurs longtemps que plus rien ne l’impressionnait le moins du monde. Les éléments pouvaient se cabrer, foncer comme des bêtes éperdues et ravageuses sur la maison, l’homme restait impavide, un peu hautain. Car il maîtrisait absolument tout son environnement et rien chez lui, ne laissait la place au doute. Il maîtrisait tout, sans faille et sans exception. Comme d’habitude. D’un geste lent, le visage calme, il se tourna pour augmenter le volume de la musique. Le vent disparut sous un maëlstrom de notes virtuoses. C’était lui qui donnait le ton, comme toujours.
Cette villa était décidément un excellent investissement. Mais si la vue y était imprenable, ce n’était pas seulement cela ce qui l’avait décidé. Il y avait ici tout ce dont il avait besoin pour mener à bien ses activités. Autoroute et TGV se trouvaient à porté de main. Un grand terrain pour d’éventuelles venues en hélicoptère. Un réseau de télécommunication performant ; même si pour ce dernier il avait du financer lui-même une partie des installations pour remédier à la lenteur administrative.
Mais tout ceci n’avait été que de l’ordre du détail. Lui, n’en était plus là. Il gérait des destinés. Il pesait sur des axes financiers, politiques. Ses volontés et sa vision de la société influençaient d’autres décisionnaires. Toute sa vie il en avait été ainsi. Décider.
Dehors, les paquets de mer venaient s’échouer sur la côte dans un fracas violent. L’océan jetait dans cet assaut, toute la fureur qu’il avait pu lui-même mettre dans certaines batailles. Il ne bougeait toujours pas.
Et puis il repensa à sa femme. Elle était morte en début d’année et depuis...oui, il pouvait bien le dire, les choses avaient changé. Il avait tout fait pour la sauver, tout ce qui était en son pouvoir et dieu sait qu’il en avait. Mais il avait fallu se rendre à l’évidence et la laisser partir. Il n’avait pas envisagé ça de cette manière. Pas du tout.
Et maintenant, à quatre vingt quatre ans si il conservait encore une prestance et une élégance que les années de sport avait su garder noble, il prenait seulement pleinement conscience qu’il était arrivé à un moment de sa vie où il savait que chaque jours était une nouvelle victoire et non plus une nouvelles aube.
Dehors, la tempête était entrain de se calmer. Les assauts du vent se faisaient moins violents, les vagues moins brutales. La nuit commençait à tomber.

lundi 10 décembre 2007

Portrait

La vieille dame
C’était une vieille dame. Une vielle dame sur qui pesait le poids de la vie. Elle n’avait pas été riche et encore moins belle. Elle avait été en vie et c’était déjà suffisant pour elle. Elle c’était amusée, un peu. Elle avait aimé aussi, mais y avait rapidement renoncé et avait préféré s’habituer. S’habituer à cet homme qui faisait sa vie sans lui rendre de compte, qui lui avait fait deux enfants parce que bon lorsqu’on est marié, faut bien que ça arrive. S’habituer à la vie à la maison. Et puis au travail. Ça aussi c’est la vie, le travail. Ça n’est ni drôle ni désagréable. Mais comme il faut bien payer le loyer, à manger pour les enfants, quelques habits et puis un peu d’alcool on fait comme tout le monde : on bosse. Parce qu’on est ni meilleur ni moins bon et que tout le monde fait déjà comme ça. Alors elle avait fait comme ça.
Ses enfants. Elle les avait aimé, fort. Comme une mère aime ses enfants lorsqu’ils sont petits, fragiles et qu’ils ont besoin de vous tous les jours. Et puis ils avaient grandi. Et puis ils c’étaient moins bien compris. Pourtant elle, n’avait pas changé. Mais eux avaient voulu voir d’autres choses. Et ces choses là les avaient transformé. Au point que très vite, elle ne les avait plus reconnu. Son mari lui disait que c’était normal. Que la jeunesse c’est fait pour ça ; faire des conneries. Qu’après c’était trop tard. Qu’il y avait tout un tas de responsabilités qui te tombaient dessus, qu’il fallait travailler. Après ce n’était plus pareil. Alors il fallait les laisser faire.
Mais quand même. Elle, elle trouvait que c’était dommage. Elle aurait bien aimé une famille différente. Mais elle c’était habituée. Elle c’était habituée à tout de toute façon. Toute ça vie elle c’était habituée. Habituée à leur petit appartement. Habituée à son travail qui n’était pas facile mais qui augmentait un peu le ordinaire. Habituée aux absences de son mari, à l’indifférence de sa propre mère. Habituée aux coups de téléphones épisodiques de ses deux fils. Surtout celui qui était dans l’armée. Cela faisait deux ans qu’elle n’avait plus de nouvelles, depuis qu’il était parti à l’autre bout du monde. Mais il pensait à elle, elle en était sûre. L’autre passerait le jour de noël sans sa femme, comme d’habitude. Elle ne l’aimait sa bru de toute manière. C’était bien la seule chose à laquelle elle n’avait jamais pu se faire.
Et aujourd’hui sans l’avoir vraiment vu venir, elle était une vieille dame. Une vieille dame qui, si il ne pleuvait pas, venait tous les jours s’asseoir là sur ce banc, pour donner à manger aux pigeons ou juste pour passer un moment. Il fut un temps où une dame un peu comme elle, venait parfois lui tenir compagnie une heure ou deux. Et puis un jour elle n’était plus venue, jamais.
Mais elle, elle avait continué à venir à ce rendez-vous où personne ne l’attendait. A son âge, se disait elle, on ne change pas ses habitudes. On fait les même parcours, les mêmes gestes, aux mêmes heures, comme si cette répétition donnait un avant goût de l’infini. Chaque jour se ressemble. Le temps devient une ligne insécable. Ce que l’on a fait la veille et ce que l’on fera demain est idem. Et cela rassurait la vieille dame. Demain serait sans surprise. Où bien alors celle-ci serait éternelle.