lundi 16 juin 2008
vendredi 13 juin 2008
Moment
Il n’enterrait pas ses parents, il s’en débarrassait. Dans ce matin morne plombé de ciel gris, entouré de quelques visages vieux aux regards perdus qu’il ne connaissait pas et auxquels il n’irait même pas prendre la peine de parler, il soldait les comptes d’une vie qui avait débuté sur un malentendu. Ce n’était pas qu’il ne les aimait pas ses parents, non ; c’était qu’ils n’avaient rien en commun, avec toute l’immensité que comporte le mot rien. Il n’y avait même pas eu de haine entre eux, juste une indifférence abyssale. Très vite d’ailleurs le malaise s’était installé pour ne plus jamais repartir et même au contraire, grandir. Ses souvenirs d’enfance étaient plats et sans échanges, ses parents, deux adultes fantomatiques et lointains. Lui, existait mais au milieu de l’ignorance. Se hissant dans le silence et envahissant sans complexe l’espace de leurs vies qui n’avaient rien à se dire cette engeance avait trouvé dans cette agglutination de personnes sans liens entre elles, le terrain idéal à son épanouissement bestial.
En regardant aujourd’hui leur tombe, il se souvenait avec horreur de ces longs repas sans un mot, sans un regard ; ces longs repas le nez plongé dans son assiette, nageant dans un ailleurs bien meilleurs que cet espace. Le rituel du repas était absurde mais il subsistait comme une mauvaise habitude et comme personne ne voulait le remettre en cause, alors on s’asseyait et on mangeait. Dans ces moments là son père aurait pu gifler sa mère qu’il ne s’en serait même pas rendu compte. Mais son père n’aurait jamais fait ça. Oh non ! Son père était bien trop effacé pour faire une chose pareille. Son père était comme le ciel de ce matin ; tristement gris, lourdement neutre. Alors on ne faisait rien. On mangeait et puis on allait regarder la télé, avant de partir se coucher, chacun de son côté. Une vie en parallèle les uns des autres.
Pour des raisons médicales obscures mais sûrement fausses il n’avait jamais eu ni de frère ni de sœur. Plus tard il en avait déduit que ses parents s’étaient découragés à sa simple arrivée ; qu’il avait un peu trop dérangé un quotidien bien rangé. Ses géniteurs s’étaient fait avoir une fois et ils avaient tout fait pour que la mésaventure ne se reproduise pas.
Toute son éducation n’avait consisté qu’à lui faire comprendre que sa place était celle de celui qui ne devait pas faire de bruit, pas bouger. C’était d’ailleurs la seule chose pour laquelle il les avaient jamais remercié. Cette instruction fade et insipide avait allumé en lui un feu inversement proportionnel à leurs demandes. Cette rigidité dans l’effacement de soi, après l’avoir un temps accepté, il avait dés sa préadolescence commencé à la faire voler en éclats, à la déconstruire minutieusement et du carcan lourd sous lequel ils avaient voulu l’étouffer il s’était fabriqué un tremplin de liberté. Alimenté par ses lectures, la vie qui courrait dans ses veines et sa curiosité insatiable il c’était éloigné pour ne plus jamais revenir. La pension d’abord, à sa demande, la faculté ensuite puis les études à l’étranger. Pas pour fuir. Pour voir encore et encore, boire à toute cette vie à laquelle on avait tenté de le substituer, à toute cette folie si joyeuse et débordante qui envahissait la terre et dans laquelle il se sentait maintenant si bien. Longtemps il c’était interrogé pour tenter de savoir comment ces gens avaient pu enfanter de quelqu’un comme lui, comment il avait pu devenir l’adulte qu’il était maintenant issu de ce cocon stérile. Il n’avait jamais vraiment trouvé de réponses. Il avait juste fini par accepter.
mercredi 11 juin 2008
Poème
Réduire
Jusqu’à l’épure
Jusqu’à faire luire
Le plus impure
Des mots d’amour
Pour te donner
Ma belle de jour
L’éclat doré
Du mot toujours.
lundi 9 juin 2008
Absurderie
Le monte en l’art.
Il est arrivé un matin, avec son art un peu bizarre. D’entrée personne n’a pu le voir, on a tous été formel au moins sur ce point. Il se tenait voûté dans son grand imperméable noir, son chapeau melon vissé sur la tête ; sur son nez de drôle de lunettes et au bout de son bras droit, une canne. Une canne immense qui prolongeait ses bras gigantesques dont il usait à la manière d’un chef d’orchestre. Il avait l’art de s’en servir comme pour prolonger sa pensée. Il dessinait avec, des arabesques aériennes et rares étaient les moments qui la voyaient calme et sereine.
Mais ce qui nous intrigua le plus dés le début, c’était les absences qu’il pouvait avoir. Autant il savait être volubile et occuper l’espace, mobile et habile de sa démarche de funambule pris dans la tempête, autant en moins d’une seconde sans que rien ne prévienne, il pouvait suspendre son mouvement dans les arts, figé dans le hasard. Son regard s’éloignait alors, accroché à une pensée de passage et il disparaissait, absorbé par des images, des musiques, des chevauchées héroïques.
S’en suivait de longs monologues envahissants, océan de paroles, d’actes, de mouvements. On aurait dit une danse, une représentation de théâtre, un ballet, affolement fragile dans lequel rapidement nous n’arrivions plus à savoir quel était le but de toute cette agitation. Souvent l’or de ces démonstrations l’art autour de lui, devenait irrespirable. Il lui fallait alors l’espace, le temps, du matériel et si possible des ailes pour retranscrire ce que sa balade imaginaire avait gravé comme souvenirs dans son esprit.
« - Des souvenirs ?! nous dit il un jour à mi-chemin entre la surprise et l’exaspération. Ce ne sont pas des souvenirs. Des sensations, des émotions, des idées que je tente avec mes faibles moyens de hisser entre mon monde intérieur et celui où nous cohabitons. Ce ne sont pas des souvenirs. Les souvenirs sont figés. Ce dont je me sers vie, explose, se détruit et se reconstruit sans cesse dans un vaste mouvement permanant. Je monte je descend je puise et m’épuise dans des tourbillons de sentiments et puis je rentre, chargé de couleurs, d’odeurs…il ne me reste plus alors qu’à bricoler pour essayer de matérialiser ce que j’ai vécu. Pourquoi ? Pour rien. Juste comme ça. Parce qu’après tout, faire cela n’est pas plus bête que courir après un ballon, chasser le phoque ou manger du poisson. »
C’était dans ces moments là que son art était le plus étrange. Contrairement à l’art pur que l’on respire aux sommets des académies, le sien semblait saturé de tout, loin des formats en entonnoirs et des idées claires que l’on pouvait y voir. Un art fait d’anarchie, de frontières franchies et de trésors découverts. Remonter à l’art libre comme à une source, c’était peut être ça en fait qui lui donnait cet art si bizarre.
samedi 7 juin 2008
jeudi 5 juin 2008
Portrait
Juste après le jusant, lorsque la mer laisse gisant pour un temps court, les bateaux affalés sur le flanc, vient le moment où se dénude une partie de l’océan, offrant aux hommes sur l’estran, un bref aperçu de ses secrets. Le temps de l’étale le vent se repose, ne poussant plus qu’avec nonchalance quelques voiliers traînant au large. Le soleil, écrasant de chaleur prend toute son ampleur, asséchant de son souffle chaud et lourd les fonds marin mis à nu. C’est là, dans les flaques d’eau ténues, retenues par les rochers et les dépressions de sable, au milieu de ce chaos glissant et lisse que se cachent des trésors abandonnés par la mer.
Alors, équipés de crocs de fer, de pelles, de sceaux, d’épuisettes et d’espoirs enfantins, le pêcheur estival part à l’assaut de la forteresse dévoilée. Les vagues au loin, calmes et impatientes attendent le signal de la course qui les autorisera à reprendre le terrain qu’elles ont abandonné quelques heures plus tôt, semant derrière elles de petits morceaux d’océan brut. Mais pour l’heure dans les flaques chaudes, des algues immobiles et fières, attendent le retour du courant pour reprendre leur danse au rythme mou et cadencé. Elles abritent au sein leurs bras souples, crevettes et alevins, explosant comme des traits d’arbalètes à la moindre ombre effleurant leur espace restreint. Mais il suffit d’attendre une poignée de secondes, immobile sur la grève de cette mer miniature, pour les voir reprendre fébrile, leur ballet délicat.
Un peu plus loin, quelques crabes téméraires s’aventurent en dehors de leur refuge aquatique pour aller courir le monde, parcourant de leur démarche diagonale des distances infimes.
Et au milieu de ces fragments d’océan épars, de petits pilleurs en bobs et émerveillement, ramassent ce que le hasard de leurs nasses capture. Plus loin, beaucoup plus loin, des hommes sont partis cueillirent, avec bottes et filets, coquillages et crustacés. Puis le vent tourne, rouvrant les vannes de l’invasion maritime. La mer de son pas allègre et sûr reprend ses droits, libérant les prisonniers de leurs aquariums éphémères, leur offrant de nouveau la liberté toute entière.
Les hommes rentrent au rythme que leur impose le flot et retrouvent leurs frontières. Les bateaux doucement, reprennent leurs balancements passifs. La fraîcheur turbulente du vent écarte faussement la chaleur d’un revers remuant. L’heure maintenant est aux châteaux de sable que l’eau avalera avec voracité et indifférence l’onde fluide et impassible ne laissant jamais sa place, qu’un temps seulement.