mardi 9 octobre 2007

Poème

Trois petits flocons

Trois petits flocons,
Fraguement d'un ciel de plomb,
Virvoltent, aérien.

Trois petites photos
allongées sur le dos
Somnolent, l'air de rien.

Trois pétales d'hiver, dansent,
Farandole toute en cadance;

Trois souvenirs de papier,
Morceaux de vie égarée,

S'en vont sans bruit,
Rejoindrent l'oubli.

lundi 8 octobre 2007

samedi 6 octobre 2007

Conte : Le gardien des nuages (3)

Le gardien des nuages (3)
Ce soir là en allant se coucher et pour la première fois depuis le début de son existence, Alazgard se sentit seul et isolé. Mais que lui arrivait-il donc ? Tout était la faute de ce maudit oiseau ensorcelé, il en était sûr. C’était lui qui lui avait jeté un sort il ne pouvait en être autrement. Sinon, comment lui, Alazgard le gardien des nuages avait il pu perdre la maîtrise des vents ? C’était impossible. Impossible. Il était trop important, trop essentiel dans la vie de la terre. Un être comme lui ne pouvait connaître l’échec ou la faillite. Seul un malheur provoqué par un autre, un jaloux ou bien un pernicieux, pouvait être venu à bout de sa grandeur. Alzagard sombra dans le sommeil, lesté par ses pensées obscures.
Une nouvelle aube se leva, statique et immobile. Il se réveilla dans la même position dans laquelle il s’était endormi, sur le dos, les bras le long du corps. Il commença à s’activer doucement, se sentant lourd et rigide. Il ouvrit un œil, puis deux, puis son regard se posa sur le paquet informe qu’il avait finit de tisser la veille. Tous ses espoirs reposaient dans ce sac vide aux reflets bleutés. Ce fut d’ailleurs ce même sac qui lui donna sa première pensée positive de la journée. Grâce à lui il allait réussir de nouveau à faire bouger les nuages c’était quasiment certain. Et bientôt, très bientôt, il redeviendrait le maître du ciel. Le pas décidé et le regard ferme, Alazgard se leva et se saisi d’un geste sûr de sa nouvelle invention. Celle-ci allait réussir. Celle-ci devait réussir, il ne pouvait en être autrement.
Pour ne pas mettre tout de suite à rude épreuve son sac, il décida d’y aller progressivement. Il partit à la recherche de cirrostratus. Légers et obéissants, ceux-ci ne posaient jamais le moindre problème l’or de leurs déplacement. Mais en traversant le ciel, il pu constater toute l’étendu des dégâts. Certains nuages avaient tellement grossis à force de rester au dessus de l’océan qu’ils étaient devenus énormes et difformes. Ils n’avaient plus cette puissance fière qu’ils arborent habituellement lorsque, chargés d’eau, ils attendent que les vents les poussent vers la terre pour la nourrir. Non. Là, leur couleur gris plomb les rendait tristes et pesants et l’on sentait rien qu’en les regardants, qu’ils étaient lourds et amers.
D’autres, perdus au dessus d’étendues sèches et désertes, avaient tellement maigris qu’on en venait à se demander ce qu’ils pouvaient bien être à la base. Ils ressemblaient plus à des spectres blêmes errant dans les aires qu’à des nuages traversant le ciel.
Alazgard accéléra, à la fois pour trouver plus vite ceux qu’il voulait déplacer en premier, mais aussi il fallait bien se l’avouer, pour fuir ce spectacle désastreux. Il finit par trouver l’objet de sa recherche au dessus des montagnes du sud. Comme c’était un petit groupe, il n’eut aucun mal à les faire tous rentrer dans le sac. Il passa au dessus d’eux, son sac grand ouvert pendant au dessous de lui. Une fois à l’intérieur, il le referma et d’un coup d’aile décidé, se dirigea vers le nord. Là il rouvrit son sac et un à un, poussa ses passagers légers vers l’extérieur. Tout se passa à merveille, à tel point que d’abord, Alazgard n’y cru pas. Se ne fut que lorsqu’il les vit tous devant lui, dans ce nouvel environnement, qu’il commença à réaliser qu’il avait réussi. Il resta là, à les regarder un petit moment et à savourer ce parfum de début de victoire. Certes déplacer des cirrostratus n’était pas une performance époustouflante en soit, mais après toutes ces semaines d’échec et d’immobilisme, c’était le premier moment de répit dans ce long tunnel sombre qu’il était en train de traverser.
Enthousiasmé par ce signe de bon augure, il se dit en lui-même qu’il pouvait donc maintenant passer aux choses sérieuses. Et des choses sérieuses à faire, il en avait plus d’une. Nettoyer le ciel de fond en comble, arroser la terre là où elle en avait besoin, la faire sécher là où c’était nécessaire, relancer la course des saisons là où trop longtemps, le temps était rester le même, bref, un travail de titan l’attendait. En pensant à tout ça, Alazgard se gonfla d’un nouvel orgueil. Il allait enfin retrouver le rôle primordial qu’était le sien. Et puis après tout, tant pis pour son souffle, il finirant bien par revenir un jour. Tout en pensant à cela, il c’était approché d’un groupe de nimbostratus particulièrement lourds et ventrus, puisqu’ils traînaient au dessus de la mer sans bouger depuis le début des événements. Comme pour les cirrostratus il ouvrit son sac, et tout en passant au dessus d’eux, laissa l’ouverture béante pendre au dessous de lui. Mais contrairement à la fois précédente, dés les premiers rentrés à l’intérieur, le sac s’alourdi considérablement. Etonné mais ne s’arrêtant pas pour autant, Alazgard se demanda ce qui pouvait bien peser ainsi. Un nuage ne pouvait peser un tel poids c’était impossible. Un nuage est fait de vapeur d’eau. Ce n’était quand même pas cette vapeur qui pesait si lourd. Mais plus il remplissait son sac plus celui s’alourdissait.
Il lui était cependant impossible de s’arrêtait là. Si Alazgard arrêtait maintenant de remplir son sac, il faudrait qu’il revienne au moins dix fois à cet endroit pour finir de déplacer tous les nuages qui s’y trouvaient. C’était inenvisageable. Il fallait que son sac tienne pour engranger plus de nuage en lui. Il continua donc de le remplir, les bras de plus en plus tendu par l’effort et par le poids augmentant. Une fois la moitié de la colonie de nuages enfermée, il décida que cela suffisait pour cette fois et qu’il reviendrait chercher les autres plus tard. Dans un effort énorme il referma donc le sac et se mit en devoir de se diriger vers les plaines arides. Elles étaient situées à plusieurs centaines de kilomètres vers le nord et couvrir une telle distance avec un poids si important aller sûrement lui demander plusieurs longues minutes. « Mais vu l’état du ciel et de la terre, se disait il en lui-même, je ne peux pas faire autrement. Il faut que j’agisse et que j’agisse vite… » Mais à peine eut il donné quelques coup d’ailes poussifs pour déplacer lui et son énorme paquetage qu’il commença à sentir celui-ci lui échapper des mains. Emporté vers la terre par le poids, celui-ci lui glissait entre les doigts et il devait s’y agripper avec frénésie pour ne pas le laisser partir. Mais Alazgard s’aperçut aussi bientôt qu’un étrange phénomène était entrain de s’opérer dans ce sac. Il avait l’impression qu’à l’intérieur, quelque chose était entrain de bouger. Or il était pourtant certain de n’y avoir enfermé que des nuages et il était impossible que ceux ci bougent par eux même. Ils avaient besoin du vent, de son souffle, pour cela. Mais au bout de quelques minutes, il dut malgré tout se rendre à l’évidence, quelque chose était entrain de donner des à-coups et même était entrain de se débattre à l’intérieur de ce sac. Il s’arrêta, battant des ailes pour rester sur place. A l’intérieur, les saccades se faisaient plus pressantes et c’est alors qu’il vit les coutures se mettre à se distendre dangereusement. Puis dans un craquement de fin du monde, le sac éclata, libérant dans un désordre chaotique, une horde de nuages gris plomb.
Le ventre d’Alazgard se serra très fort. Dans le sac, il n’y avait rien d’autre que des nuages et Le bruit de la déchirure résonnait à ses oreilles comme le cris de sa défaite et de la rébellion de ces protégés. Tous ses espoirs étaient morts avec l’éclatement de ce sac vide qu’il tenait entre ses mains et qui pendait maintenant mollement sous lui, inerte.
Le visage fermé et le coup d’aile triste, il rentra d’un trait dans sa caverne. D’un geste rageur il jeta le sac dans un coin. Puis d’un revers de main empli d’une colère destructrice, il balaya tout ce qui se trouvait sur sa table de travail ; ses plans, ses outils, ses crayons :
« - Rien, rien, rien. Tout ça ne sert à rien !!! » Hurla t il la voix pleine de rage. Il sentait monter en lui une fureur incontrôlable mais qu’il ne savait pas contre quoi diriger. De désarroi, il cassa sa table à coup de poings. Sa colère se déversa ainsi au hasard pendant plus d’une heure emportant petit à petit tout son mobilier. Puis, à bout de souffle et de nerf, il se recroquevilla contre un mur, les genoux sous le menton et les ailes repliées autour de lui. Le silence tomba, comme une chape de plomb, renforçant encore un peu plus sa sensation d’isolement. Il se laissa envahir par lui, un peu comme si il était entrain de plonger dans les eaux noires et glaciales d’un puits sans fond.
Ce n’est qu’au bout de plusieurs heures, après être resté ainsi sans bouger tel une statut de bronze, qu’il remarqua, tapis dans un coin encore plus sombre que le reste, une forme qu’il ne connaissait pas. Intrigué, il tourna légèrement la tête pour pouvoir mieux la voir. La forme semblait se soulever légèrement de temps à autre, comme pour s’emplir d’une respiration calme. Alazgard continua de la regarder sans broncher, laissant le silence s’épaissir un peu plus. Puis la forme se mit à bouger. Elle se dressa d’abord, comme pour se lever, mais elle n’était pas bien haute. Elle se mit à se déplacer en trottinant d’un pas vif allant d’un bout à l’autre de la pièce, semblant inspecter l’ampleur des dégâts. Alazgard ne la quitta pas des yeux dés l’instant où elle c’était mise en mouvement, tentant de comprendre d’abord de quoi il s’agissait et surtout ce qu’elle pouvait bien faire là. Il lui était difficile dans la pénombre de la pièce de discerner exactement les contours et de trouver des indices pouvant le mettre sur la voix mais cette présence ne lui semblait pas hostile. Puis la forme se pencha sur ce qui avait été sa boîte à crayon et qu’il avait, dans son accès de colère, écrasé d’un coup de poing. Les crayons gisaient au milieu des débris de la boîte, le tout étant éparpillée par terre. Un à un, la forme ramassa les instruments. En voyant cela, Alazgard ne pu s’empêcher de dire :
« - Ce n’est pas la peine, ils ne serviront plus maintenant. Vous pouvez les laisser là où ils sont.
La forme s’arrêta net, puis se tourna lentement vers Alazagard, tenant toujours les crayons à la main :
« - Tient tient. Vous avez donc une voix qui vous sert à autre chose qu’à rugir et hurler. »
Alazgard reconnu une instantanément une voix humaine. Tout en prononçant sa phrase, la petite forme se dirigea vers lui, lui permettant maintenant de voir la tête de son interlocuteur. Il s’agissait d’un petit homme chauve, habillé d’une tunique d’une seule pièce d’un mauve délavé et dont la barbe grise coulait jusqu’au bas de son ventre. Il avait un regard perçant qui même à travers ses grosses lunettes laisser transparaître une puissante vivacité d’esprit. Alazgard grommela un vague « Humm » et après une petite seconde de silence reprit :
« - Qu’est ce que vous faite ici. Vous voyez bien que ça n’est pas vraiment le moment. Il se trouve que je suis un peu débordé alors pour les demandes et les réclamations il faudra revenir plus tard. » Le petit homme garda les yeux fixé sur lui et lui dit sur un ton ironique:
« - OHHH pardon ! TU es débordé. TU ne veux voir personne. TU es fâché. En disant cela l’homme lui tourna le dos et entreprit de continuer ses déambulations à travers les décombres de la colère du gardien des nuages. Mais surtout TU ne te demandes pas si d’autres que toi le sont aussi ? il se retourna d’un coup pour lui faire face. Et peut être même qu’ils le sont à cause de toi ? Parce qu’ils doivent subir chaque jour qui passe depuis des mois, le même temps que le veille et que petit à petit, cela les tue. Parce qu’ils t’invoquent, te pries, te supplient de faire quelque chose mais que tu ne les entends pas, trop occupé que tu es à tenter de retrouver TON pouvoir. Car c’est bien ça bien ça ton problème ? Tu as perdu TON pouvoir ? »
Le petit homme ne le quittait pas du regard et restait figé en face de lui sans bouger. Alazgard détourna les yeux l’air agacé.
« - TON pouvoir, reprit l’homme sur le même ton. Mais sais tu seulement à quoi il te sert ce pouvoir ? »
Alzgard ramena son regard sur l’homme et un sourire moqueur s’esquissa au coin de ses lèvres :
« - Es tu en train de plaisanter vieil homme ? Mon pouvoir me sert à déplacer les nuages. Mon pouvoir me donne la maîtrise du ciel et me sert à lui donner la vie. Sans moi, rien ne peut se faire.
« - Moi moi moi moi moi. Sans moi ; mon pouvoir. Tu n’as donc rien compris aussi grand que tu sois et aussi puissant que tu puisses l’être. Toutes ces années passées à accomplir ta tâche ne t’ont ni ouvert les yeux ni enrichit le cœur. Un long silence glacial s’installa puis le petit homme reprit. Non Alazgard, TON pouvoir ne TE sert pas qu’à faire bouger les nuages. TON pouvoir ne TE sert pas qu’à maîtriser le ciel. Non Alazgard.
Le pouvoir qui t’a été donné d’exercer va bien plus loin que le simple contentement de puissance qu’il apporte à ta petite personne. Ce pouvoir sert à la survie de toute la terre. Et que ce soit toi ou un autre qui l’exerce cela n’a aucune importance. Le principal est que les nuages bougent pour que sur la terre, la vie puisse continuer. C’est à cela que sert le pouvoir du gardien des nuages.
« - Croies tu me l’apprendre ?
« - J’en ai bien peur. Depuis que tu as perdu ton souffle, t’es tu seulement rendu une fois sur la terre justement. Cette terre que TON pouvoir est censée abreuver et nourrir. T’y es tu seulement rendu juste une fois, pour te rendre compte de l’étendu des dégâts, pour voir par toi-même, ce qu’il en était vraiment lorsque les vents abandonnaient le ciel ? » Face à cette question, Alzgard se sentit un peu déstabilisé. Effectivement, il fallait bien qu’il se l’avoue, depuis qu’il avait perdu son souffle il ne c’était pas beaucoup préoccupé de ce qui se passait là en bas. Mais bon, il n’y allait déjà pas beaucoup en temps normale alors dans un moment aussi important que celui-là il considérait ça plus comme une perte de temps qu’autre chose. Il tenta donc de balayer la remarque d’une réponse rapide, mais le ton de celle-ci était mal assuré et elle ressemblait plus à une excuse qu’à une réplique :
« - Non. Mais cela n’aurait rien changé.
« - Cela n’aurait sûrement rien changé en effet. Cela ne t’aurais effectivement pas ramené ton souffle. J’en suis quasiment aussi convaincu que toi. Mais cela t’aurai peut être ouvert les yeux sur la réalité de ce qui était entrain de se passer. Et tu aurais peut être fait de meilleurs choix quand à ce que tu aurais du faire.
« - Qu’est ce que vous en savez d’abord ?
« - Ce que j’en sais ? Le vieil homme s’approcha très prés du visage du gardien des nuages. C’est que de voir et de côtoyer la mort, la famine, la détresse, n’est pas du tout la même chose que de l’imaginer bien à l’abri dans sa caverne. » Puis il se détourna et commença à se diriger vers la sortie. Une fois sur le bord de l’endroit où Alazgard prenait son envol habituellement, il mit ses mains dans le dos et continua.
« - Que vois tu d’ici ?
Sans bouger de là où il était, il pouvait répondre au vieil homme. Il connaissait cette vue par cœur, c’était une de ses préférer. Sans vraiment savoir pourquoi, il se mit donc à énumérer tout ce qu’il voyait habituellement lorsqu’il était assis sur ce rebord et qu’il contemplait le monde :
« - De là, je peux voir le début de la grande plaine sur la gauche qui s’étale jusqu’à rencontrer l’horizon. Tout au fond, droit devant vous, les montagnes se découpent dans le ciel en de grands pics sévères. Je m’en sers parfois pour bloquer de gros nuages sans bouger de ce rebord. Et puis il y a aussi la forêt sur la droite qui remonte légèrement sur les contrefort de là où se trouvent ma caverne et disparaît derrière les collines.
« - Moi je ne vois rien sur la gauche parce que les nuages me bouchent la vue, mais je peux dire qu’en dessous, les rivières débordent charriants boues et cadavres. Je le sais parce que c’est de là que je viens. Face à moi je devine des squelettes de montagnes couvert de neiges depuis bien trop longtemps et desquelles toute vie commence à disparaître. Et sur la gauche…le vieil homme s’arrêta comme pour reprendre son souffle mais Alazgard entendit clairement qu’en fait celui-ci tentait d’étouffer un sanglot. Sur la gauche, reprit il d’un ton un peu plus assuré, je vois les débris de ce qui a été ma forêt. Mais il n’en reste quasiment plus rien aujourd’hui tellement le soleil l’a dévoré. » Alazgard fut tellement surpris par cette description qu’il voulut en avoir le cœur net. Doucement il déplia ses ailes, se leva et s’approcha du rebord pour voir le monde. Le choc de la découverte failli l’asseoir. Tout était gris et jaune. On aurait dit que le paysage qu’il voyait autrefois de cet endroit était devenu subitement malade et qu’il était sur le point de mourir.
« - Comment…comment n’ai-je pas pu voir ça ? C’est impossible. Les choses ont changé en quelques heures il ne peut en être autrement…je ne comprend pas. Et tout en disant cela, il jeta un regard éperdu au vieil homme.
« - Non Alazgard, répondit celui-ci. Non les choses n’ont pas changé en quelques heures. Cela fait bien longtemps que les choses ont commencé à changer maintenant, mais toi tu n’as rien vu, aveuglé par ton désir de vouloir à tout prix retrouver ton pouvoir. Tu ne regardais pas là où il fallait regarder. Tu ne m’as même pas vu lorsque tu es rentré tout à l’heure. J’étais là pourtant, assis à la même place et je t’ai vu tout casser chez toi. Je t’ai vu mais toi non. Tu ne m’as même pas effleuré d’un seul regard. Tout n’était que pour ta rage. Comme tout n’a été depuis des semaines, que pour la reconquête de ton pouvoir. »
Alazgard se sentit soudain très mal. Il eut l’impression subite de ne plus pouvoir respirer et fut obliger de s’asseoir. Ses yeux ne pouvaient plus quitter le désastre qui s’étendait à ses pieds. Chaque parcelle de terre lui renvoyait en pleine figure un message de détresse et de désolation.
« - Je…je suis désolé. Je ne m’étais pas rendu compte de la portée de ce qui m’arrivait. Je ne pensais pas que les conséquences en seraient aussi désastreuses. Je suis désolé. Vraiment. »
Le petit homme c’était retourné pour le regarder et le fixait intensément.
« - ça n’est pas suffisant. Il faut que tu voies. Après seulement, nous verrons si tu es vraiment désolé ou non. »
Alazgard mit le vieil homme sur ses épaules et prit son envol pour partir voir le monde. La visite dura plusieurs jours. Plusieurs jours au court desquels ils croisèrent la ruine et la mort. Plusieurs jours au court desquelles Alazgard sentit croître en lui un sentiment de malaise de plus en plus profond. Etait il possible que se soit lui qui soit responsable de toutes ces horreurs ? Puis, le matin du troisième jour alors qu’ils étaient en train de survoler ce qui autrefois était une plaine et qui n’était plus maintenant qu’un marais putride, le vieil homme dit au gardien des nuages :
« - Tu voies cette petite chaumière à l’orée de la forêt ? Très bien, va te poser à côté s’il te plait. »
Alazgard s’exécuta et quelques secondes plus tard, ils étaient tous les deux dans la petite clairière juste devant la chaumière. Le toit était en piteux état, battu qu’il était depuis trop de temps par les pluies. Le vieil homme regarda un long moment la porte d’entrée. On aurait dit soudain qu’il hésitait, qu’il voulait faire quelque chose, mais qu’il ne pouvait pas. Alazgard lui posa une main sur l’épaule et lui demanda tout doucement :
« - Je…je peux faire quelque chose ? »
Le vieil homme le regarda longuement. Puis il prit une grande inspiration, et lui dit :
« - Il faut que tu rentres dans cette maison. Je ne peux rien te dire avant. Quand tu ressortiras, je t’expliquerai. Va maintenant. »
Alazgard s’exécuta sans le contre dire. Il s’approcha, prit dans sa grosse main la petite poignée jaune, la tourna d’un coup sec et dans un grincement de gonds mal huilés, franchit le seuil. Il avança. Dans un claquement, la porte se referma derrière lui. Alazgard, surpris par le bruit, se retourna d’un bloc mais à sa grande surprise, la porte avait disparut. Il se trouvait maintenant dans un jardin. Il faisait beau et chaud et le bruit d’un petit ruisseau coulant juste à côté parvenait comme un chant jusqu’à ses oreilles.
« - Ohé ! Ohé ! » Il tenta d’appeler ainsi plusieurs fois, mais personne ne répondit. Il commença donc à déambuler dans le jardin, faisant le tour des arbres fruitiers, sentant les fleurs ne sachant trop où aller et encore moins quoi faire.
« - Ainsi donc voici que je rencontre enfin le grand Alazgard ! » La voix avait surgit de derrière son épaule. Il se retourna d’un coup. Il vit alors devant lui, une créature aux formes longilignes extrêmement gracieuse et souple. Sa peau était verte claire et elle était habillée d’une tenue bouffante blanches terminée par des liserais bleus aux poignées et aux chevilles. Une ceinture, bleue elle aussi, ceignait ses hanches. Ses deux grands yeux jaunes le regardaient avec intérêt.
« - Effectivement. Et moi, à qui ais je l’honneur ?
« - Peu importe mon nom, vous n’avez jamais entendu parlé de moi. » La créature ramena sa main sous son menton et reprit :
« - En revanche, je sais que je peux vous être d’une très grande aide. En quoi ? »
Alazgard ne s’attendait pas du tout à ça et encore moins à cette question. En quoi pouvait bien lui être utile cette étrange créature ? Le silence s’installa, mais la créature ne le quittait pas des yeux et ne semblait absolument pas vouloir reprendre la parole. Le temps passa sans que le gardien des nuages ne puisse dire si il s’agissait d’un long moment ou non. Dans sa tête, les questions se bousculaient entraînant les contradictions et les demandes. Il revoyait sa vie, il revoyait son voyage sur la terre dévastée. Tant et tant de choses lui traversèrent l’esprit qu’à plusieurs moment il eut l’impression d’être perdu, de ne plus savoir si il était dans un rêve ou bien dans la réalité. Puis, soudain, il finit par dire :
« - Peut être…peut être avez-vous une solution pour remettre les nuages en route ?
« - Certainement, et instantanément, une petite graine bleue apparue dans les mains d’Alazgard. Mais se sera à vous de faire le dernier choix d’utiliser ou non cette solution. Maintenant pour toutes les questions que vous vous posez à propos de moi, de cet endroit et de cette graine, vous demanderez tout cela à Félucius qui se fera, j’en suis sûr, un plaisir de vous répondre. Vous lui passerez d’ailleurs le bonjour amical de ma part. Pour sortir, la porte se trouve derrière vous. » Le temps qu’Alazgard tourne la tête pour voir la porte, la créature avait disparut. Un peu intrigué, il se dirigea donc vers la sortie, serrant dans sa main, l’étrange présent de la non moins étrange créature.
A l’extérieur le temps était exécrable. Il faisait gris sombre et les rafales de pluies et de vents fouettaient un paysage morose. Alazgard s’abrita le visage pour tenter d’apercevoir Félucius, mais il ne vit personne. Il appela :
« - Félucius ! Félucius !
« - Ah te voilà enfin. Tu as donc réussi. Cela fait plus de trois jours que je t’attends. Vient, vient t’abriter avec moi. J’ai aménagé un petit coin dans la grange ou nous serons à l’aise pour discuter. »
Protégeant de ses grandes ailes le petit homme, ils coururent tous les deux jusqu’à la grange située derrière la chaumière. Là, assis dans les bottes de foin, Alazgard ne pu s’empêcher de prendre la parole le premier :
« - Lorsque vous avez dit tout à l’heure que vous m’attendiez depuis trois jours, c’était une expression. Vous ne m’avez pas réellement attendu trois jours. Parce que moi je suis sûr de ne pas être resté autant de temps dans le jardin.
« - Si. Tu es resté trois jours, je te le confirme. C’est la première fois que je vois quelqu’un resté aussi longtemps soit dit en passant.
« - Mais…qu’est ce que c’est que cet endroit exactement ?
« - Ah ! C’est une excellente question. C’est la maison de Goéléne Sétéque. Cela fait longtemps qu’il c’est retiré du monde…enfin du monde, disons de l’environnement dans lequel nous vivons nous. Et il c’est construit derrière les murs de cette chaumière, un monde qui lui appartient à lui, entièrement. C’est un magicien très puissant. Tout le temps que tu es resté qui t’as paru si court, il a en fait exploré ton esprit pour voir si tu allais être sincère ou non lorsque tu lui demanderais de l’aider. Si tu lui avais juste demandé de te rendre ton pouvoir, il n’aurait rien fait. Mais là, apparemment, tu as du lui demander la bonne chose. Car il t’as donné une graine n’est ce pas ? Puis je la voir ? »
Alazgard tendit la main. Au creux de celle-ci, reposait la petite graine bleue.
« - Fantastique, reprit Félucius. Une graine de Séléphyre. Il a donc réussi à créer une graine de Séléphyre.
« - Qu’est ce que c’est ? Demanda Alazgard.
« - C’est une graine très particulière. Il fixa le gardien des nuages dans les yeux et lui dit, car le plus dur reste à venir pour toi. Cette graine en soit ne sert à rien. Elle ne sert qu’à libérer le vœu le plus profond de celui qui la possède. Elle doit donc être avalé par celui qui la détient. Pour toi, une fois cette opération réalisée, il va s’agir de rendre aux nuages leur course en libérant les vents que tu renfermes. Le vieil homme quitta Alazgard des yeux et continua. Mais ceci à un prix. En avalant cette graine et en libérant son vœu, celui qui fait ça disparaît à tout jamais. »
Alazgard accueillit la nouvelle sans sourciller. Ainsi c’était donc ça le choix dont lui avait parlé Goéléne Sétéque en lui remettant la graine. Disparaître à tout jamais, pour que la vie reprenne son cours normale. S’effacer, lui qui se croyait si important, pour que tout redevienne comme avant.
« - J’ai besoin d’être seul » finit il par dire. Le vieil se leva doucement. Ils se regardèrent longuement. Beaucoup de choses s’échangèrent dans ce regard et ils n’eurent pas besoin de se dire au revoir. Félucius quitta la grange sous un crachin triste. Il semblait pleuvoir du gris.
Mais quelques heures plus tard, alors qu’il arrivait au col des deux loups, celui la même qui devait ensuite le conduire jusqu’à la dernière ligne droite pour rentrer chez lui, un vent chaud et puissant se leva semblant l’inciter à accélérer joyeusement la pas. Félucius leva la tête. Dans le ciel, les nuages courraient de nouveaux. Il sourit. Alazagard le gardien des nuages avait vécu, désormais, les vents étaient libres.

vendredi 5 octobre 2007

Conte : Le gardien des nuages (2)

Le gardien des nuages (2)
Le lendemain matin en se réveillant, Alazgard se sentait toujours aussi fatigué. Il avait passé une nuit noire et sans rêves et avait plus l’impression d’émerger d’un long tunnel ténébreux que d’avoir dormi. La seule chose dont il se rappelait avec certitude, c’était d’avoir eut l’étrange sensation d’étouffer à plusieurs reprises dans son sommeil. Comme si il était entrain de se noyer et que l’air venait à lui manquer.
Lentement il mit un pied par terre. Son corps était lourd et il se sentait horriblement las. Il se traîna jusqu’à la sortie, s’étira, bailla et resta un long moment le regard fixé sur le levé de soleil. Puis il ébroua ses longues ailes et d’un bond, prit son envol. Le fait d’être dans les airs lui redonna un peu de légèreté. Lorsqu’il volait, il pouvait sentir le vent contre sa peau. Ce vent qui d’ordinaire sortait de lui, l’entourait et le caressait, le portant sans cesse et sans jamais faillir. Il aimait à jouer avec lui et ce matin là, il y prit encore plus de plaisir que d’habitude.
Revivifié et laissant les idées noires de la nuit peu à peu s’éloigner derrière lui, il décida pour continuer sur cette bonne pente, de s’occuper en premier des cirrus. C’étaient ses nuages préférés.
Il s’en servait pour décorer le ciel et il les accrochait donc de ci de là, au grès de ses souffles et du hasard, zébrant l’azur de leurs bandes blanches et aériennes. Il décida en les voyant, d’aller les positionner juste au dessus de la grande plaine. Leur blancheur cristalline tranchait avec le vert profond de l’herbe en cette saison et rendait une image de calme et de sérénité qu’il appréciait par-dessus tout.
En arrivant donc à leur proximité, il prit une légère inspiration, entrouvrit délicatement la bouche et d’une petite brise, entreprit de les faire bouger. C’est qu’il fallait faire attention de ne pas les briser. Une bourrasque de trop et ils se seraient éparpillés en des milliers de gouttelettes inutiles. Il fallait ensuite attendre des jours et des jours avant qu’ils ne se reconstituent. La prudence était donc de mise. Mais à son grand étonnement, rien ne bougea.
Il entreprit donc de souffler une seconde fois afin que le convoie commence à se mettre en branle. Peut être avait il voulu être si prudent au premier coup qu’il n’avait pas soufflé assez fort. Mais là encore, rien ne se passa. Une légère inquiétude commença à le saisir au ventre car il en était certains, de la façon dont il avait soufflé la second fois, quelque chose aurait du bouger. Il souffla donc une troisième fois de façon plus énergique…puis une quatrième fois, encore plus fort que les précédentes. Son cinquième souffle fut si puissant qu’il aurait du normalement faire reculer tous les nuages de plusieurs kilomètres d’un coup. Mais comme pour les autres essais auparavant, rien ne se passa, pas un nuage ne se déplaça du moindre millimètre. Il commença alors à s’époumoner, tournant autour des cirrus à une vitesse de plus en plus rapide et jurant contre ces satanés nuages qui refusaient maintenant de lui obéir. La scène dura et dura dans le ciel, ne faisant qu’augmenter la rage d’Alazgard. Mais cette colère aérienne ne changea rien à sa situation et au bout de plusieurs heures de vaine lutte, le gardien des nuages dû se rendre à l’évidence ; son souffle avait disparut, et avec lui son pouvoir de faire vivre le ciel.
Décontenancé mais pas abattu pour autant, Alazgard alla se poser sur le sommet d’une montagne avoisinante. Là, le regard grave et le visage fermé, il commença à réfléchir. Ainsi donc pour le moment son pouvoir semblait avoir disparu. Très bien qu’à cela ne tienne. Mais cela n’empêchait pas qu’il fallait qu’il trouve néanmoins absolument un moyen de faire de nouveau bouger les nuages. C’était sa responsabilité et c’était ce qui faisait sa gloire. Car si il n’avait plus cela, qu’allait il devenir ? Pour la première fois peut être depuis qu’il était gardien des nuages, il réalisa à quel point son existence et celles des nuages étaient à ce point liées. Sans lui ils n’étaient rien ; mais sans eux, qu’était il lui ?
La matinée passa sans que rien ne bouge. Le ciel statique donnait au monde le sentiment d’être arrêté. Et du haut de sa montagne, Alazagard n’avait toujours pas retrouvé son souffle. Le début de l’après midi vint. Avec lui, une idée commença à poindre dans l’esprit du gardien. Il ne pouvait plus souffler certes. Mais rien ne l’empêchait d’inventer une machine à faire bouger les nuages. Il rentra alors dans sa grotte en un coup d’aile et commença à réfléchir au problème. Cela dura quelques nuits et quelques jours…quelques nuits et quelques jours au cours desquels sur la terre, les problèmes commencèrent à s’accumuler.
En effet, certaines régions inondées par les pluies incessantes, furent submergées par les eaux, pendant que d’autres, exposées au soleil permanent, grillèrent littéralement.
Le temps passait, les problèmes amplifiaient, mais du fond de sa grotte, Alazgard ne faiblissait pas. Sciant, coupant, calculant, recommençant mille et une fois les choses si nécessaire, il avançait pas à pas dans la construction de la machine qui allait lui redonner toute légitimité dans son royaume aérien.
Au bout d’une semaine environ, son travail fut enfin achevé. Il traîna son invention jusque sur la terrasse d’où il prenait son envol d’habitude, et d’un œil brillant, la regarda à la lumière du jour. Il s’agissait d’une sorte de grand moulin à vent. Pour l’actionner il devait s’asseoir sur une selle et pédaler afin de faire tourner les grandes palles à l’avant. L’ensemble était en bois et paraissait relativement lourd et assez peu maniable, mais le vent qu’il dégageait était en revanche lui, d’une puissance remarquable.
Il décida d’effectuer le premier test aux premiers rayons du soleil le lendemain matin. La nuit passa, anxieuse et sombre et lorsque vint l’aurore pâle et froide, Alazgard était déjà prêt depuis longtemps à prendre son envol. D’un pas sûr, il grimpa à l’intérieur de son engin, le souleva pour faire tenir les bretelles sur ses épaules, prit quelques pas d’élan et d’un bond, se jeta dans le vide. Malgré la puissance de ses ailes et la force de ses bras, il sentit très vite qu’il allait devoir faire de nombreuses pauses afin de se reposer tellement la machine était lourde. Mais là n’était pas son principal soucis. Ce qu’il voulait savoir lui, c’est ce qu’il en était vraiment du « souffle » si l’on pouvait appeler ça comme ça, qu’allait dégager sa machine et surtout la force de celui-ci.
Il choisit pour son premier essai de déplacer un groupe de nimbostratus qui flânaient au dessus de l’océan. Ils étaient sur place depuis tant de jours qu’ils étaient gorgés d’eau et paraissaient lourds et gras. De leurs ventre gris, certains laissaient échapper de longues colonnes de pluie comme on vide un trop plein.
La situation pour ces nuages là ne pouvait plus durer et il fallait absolument agir rapidement si l’on ne voulait pas voir une catastrophe survenir prochainement. Alazgard s’approcha et fit un ou deux tours afin de trouver le meilleur angle d’attaque. Une fois celui-ci repéré, il se cramponna fermement au manche de son moulin volant. Le vent lui sifflait aux oreilles l’emplissant petit à petit d’une confiance nouvelle. Concentré et sûr de lui, il entreprit donc de pédaler afin que le vent se mette à souffler. La machine craqua, grinça, se cabra même un peu l’or des premières bourrasques, mais elle tint. Les muscles tendus, l’œil et l’oreille aux aguets guettant la moindre des réactions de son invention infernale, le gardien des nuages commença à prendre possession du ciel autour des nimbostratus. Après quelques vrilles et virages, encouragé par la façon dont se comportait le moulin, Alazagard décida d’accélérer. Il devait battre des ailes en même temps afin de se maintenir en l’air et cela lui demandait donc un effort considérable mais il ne voulait en aucun cas renoncer. Face à lui, il le sentait, le vent commençait à se lever. C’était un vent désordonné qui se déplaçait par saccades. Mais un fois trouvé la bonne orientation, il semblait apparemment suffisamment fort pour faire bouger les nuages. Et c’est ainsi qu’au bout de quelques minutes, il les vit commencer à se mouvoir.
Il faillit hurler de joie face à cette scène mais se contint, sachant qu’il était encore bien loin du résultat.
Il vira sur la gauche afin d’entamer une grande courbe qui lui permettrait de prendre un peu de recul. Il eut alors la pleine confirmation qu’effectivement, malgré leur poids de pachydermes et les saccades encore désordonnées que provoquaient sa machine en bois, les nuages étaient entrain de reprendre leur course. Il avait réussi. Prit dans son élan et par l’euphorie de sa victoire, il accéléra encore. Les nuages se regroupèrent et commencèrent à se déplacer en une procession ordonnée. Puis vint le moment de les stabiliser au dessus d’une zone précise. C’était l’instant le plus délicat car il fallait énormément se déplacer et ce de façon rapide, tout en soufflant de façon précise et juste, afin que les nuages prennent la bonne place.
Alazgard commença donc à tourner autour d’eux, multipliant les piquets et les virages à quatre vint dix degrés, semant son souffle aux quatre vents, obligé souvent de refaire deux fois la même manœuvre afin de compléter la première. Ce fut d’ailleurs l’or d’une de ces figures périlleuses qu’il dut répéter plus de trois fois afin qu’elle soit accomplit correctement qu’il lui sembla que la machine commença à émettre des grincements étranges. Il écouta plus attentivement, tout en sachant très bien que les choses étant maintenant tellement avancées que si d’aventure il devait y avoir un problème, il ne pourrait pas s’arrêter. Il continua donc son ballet, espérant que le tout tienne jusqu’au bout.
Les minutes passèrent, agitées et vives. Soumis à de grandes forces la plus part du temps contradictoires, les jonctions étaient entrains de se mettre à bouger. Mais il était hors de question de faire une pause maintenant. Les nuages étaient en plein mouvement et si il ne les arrêtait pas, ils allaient partir n’importe où, croiser d’autres nuages engendrant à coup sûr des tempêtes qu’il aurait ensuite encore plus de mal à contrôler. Alzagard continua donc ses piquets, loopings et autres vrilles. Mais l’état de la machine lui, n’alla pas en s’améliorant et soudain, alors qu’il s’apprêtait à commencer à ralentir le rythme, un craquement sinistre déchira ses oreilles et dans la même seconde, l’une des palles se décrocha. Instantanément, tout le reste de l’appareil se trouva en déséquilibre le rendant totalement incontrôlable et c’est précipitamment, qu’il dut quitter la carcasse. Le regard vide et le visage inexpressif, il regarda filer vers le sol son invention démembrée. Il battait machinalement des ailes pour se maintenir en l’air et resta ainsi un long moment à flotter mollement, bien après que cette dernière ne se soit allée s’écraser plusieurs centaines de mètres au dessous de lui.
Puis il regarda les nuages. La plupart avaient continué leur course, poussés par les bourrasques finissantes. Quelques un s’étaient entrechoqués au loin et il entendit bientôt venant de l’horizon, le bruit grondant d’un orage naissant.
La tête basse et la mine assombrie, il retourna dans sa caverne. Ce n’est pas qu’il avait vraiment envie de s’y rendre, mais que pouvait il faire d’autre ? Continuer de contempler le spectacle de désolation que lui offrait le ciel était au dessus de ses forces. Sa caverne, restait donc encore son meilleur refuge.
Une fois chez lui, il s’assit à sa table et commença à jouer du bout de son doigt avec un verre. Il s’amusait à le pousser jusqu’à ce qu’il soit à la limite de perdre l’équilibre. Le jeu dura, toute son attention étant concentrée sur cette tâche impossible qui consistait à tenter de faire tenir ce verre en équilibre sur une toute petite portion de sa base ronde. Il en était peut être à sa millième tentative et était prêt à continuer encore lorsqu’il entendit un bruit de feuilles derrière lui, accompagné d’une respiration lourde. Il se retourna, intrigué. A sa grande surprise il découvrit, se découpant dans la lumière de l’entrée de sa caverne, plantée là de toute sa puissante stature, le roi des végétaux en personne ; le chêne.
Il l’avait déjà rencontré à plusieurs reprises mais ils ne s’étaient que rarement parlés directement. Aussitôt qu’il le vit, Alazgard se leva et se dirigea vers lui, tentant de lui présenter son meilleur sourire. Le chêne avait la mine fatiguée et de grosses cernes sombres pesaient en dessous de ses yeux ronds. La plupart de ses feuilles étaient sèches et il se déplaçait avec grande peine. Ses grands bras noueux pendaient lourdement autour de lui. Sa barbe de lichen était toute clairsemée et lui donnait un air plus vieux que d’habitude. Tout en lui tendant un siége, Alzgard s’enquit de son état :
« - Et bien cher ami, que vous arrive t il ? Vous n’avez pas la mine des meilleurs jours. » Craquant de toutes ses jointures pour s’assoire, le chêne répondit :
« - Ah Alazgard, vous avez bien raison ! Mais malheureusement, mon état n’est que le reflet de biens des miens. » Il y eut un long silence entrecoupé uniquement par le bruit de la respiration du roi qui reprit sur le même ton ;
« - Vous savez, notre vie à nous les végétaux est plutôt stable. Nous aimons poser nos racines quelque part pour y vivre en attendant que le temps passe. Les voyages et le mouvement ne sont bons que lorsque nous sommes graines ou bien pollen mais pour la suite, nous préférons rester sur place. Et ceci a du bon dans l’ensemble. Mais ceci à un prix. Notre vie dépend entièrement de notre environnement. Et ce même environnement dépend entièrement de ce que lui offre le temps. Trop de soleil et nous grillons littéralement, trop d’eau et nous nous noyons. Enfin bref, nous sommes comme tous les autres êtres vivants sur cette terre à cette différence prêt que nous ne pouvons pas bouger lorsque la nécessité s’en fait ressentir. » Assis en face de lui, Alzgard suivait le discours avec un intérêt lointain, pensant plus à ses problèmes de nuages qu’à ce que venait lui raconter le vieil arbre. Et puis il ne voyait pas très bien où il voulait en venir avec ses histoires. Mais celui-ci continua malgré tout :
« - Or voyez vous mon cher en ce moment, et pour la première fois depuis que j’existe, la plus part de mes sujets aurait une grande nécessité à bouger à cause des problèmes liés au fait que les nuages n’ont pas bougé d’un centimètre depuis bien longtemps. Et par conséquent, si je suis venu vous voir aujourd’hui ce n’est pas pour vous racontez ce que vous savez déjà, mais pour vous poser une question simple.
« - Mais je vous en pris je vous écoute.
« - Que se passe t il avec les nuages en ce moment ? Mes congénères de la grande plaines brûlent littéralement depuis bientôt deux semaines, tandis que ceux du littoral sont noyés sous les eaux sans que rien ne semble bouger. Les nuages restent sur place et rien ne semble indiquer que la situation n’évolue bientôt. Alors monsieur le gardien, que se passe t il ? » Un peu pris de court Alazgard répondit en bredouillant :
« - De euh…rien…rien de grave en tous les cas. Il se leva avec empressement et tout en cherchant deux verres pour servir à boire ainsi qu’une bouteille de nectar, il poursuivit sur un ton détendu. Disons que tout ne fonctionne pas exactement comme prévu mais cela devrait rentrer dans l’ordre d’ici quelques jours. Il versa le nectar dans les verres et tout en tendant un à son interlocuteur il continua sur un ton badin. Mais vous savez comme moi ce que c’est que d’avoir des responsabilités, il faut aussi en assumer les mauvais côtés. Et c’est vrai qu’en ce moment je suis plutôt dans le mauvais côté, je le reconnais, mais les choses vont aller mieux d’ici quelques temps ne vous inquiétez pas et vous pouvez d’ores et déjà dire aux vôtres de ne plus s’en faire. Il prit son meilleur sourire et rajouta ; la situation est entre de bonnes mains. »
Le chêne ne le quittait pas des yeux. Il but son nectar par petite gorgée tout en laissant parler Alzgard. Lorsque celui-ci eut finit, il posa doucement son verre sur la table, se leva en craquant de la même façon que lorsqu’il s’était assis et dit au moment de partir :
« - Très bien. Très bien. Je leur dirai donc ça. » Puis il se dirigea vers la sortie de son pas pesant, raccompagné par Alazgard. Au moment de se quitter ils se serrèrent la main et le roi des arbres lui dit :
« - Je dirai que tout va bien parce que rassurer les miens, cela fait aussi partie de ma tâche. Mais si d’aventure un jour je ne me sentais plus à la hauteur de mes responsabilités, alors je les quitterai en laissant la place à quelqu’un de meilleur que moi. Ce peut-être aussi cela, prendre ses responsabilités. » Et de son pas pesant et lourd, il reprit le chemin de la forêt.

Alazgard resta un peu sceptique tout en le regardant partir. Que croyait il celui là ; qu’il n’était plus capable d’être le gardien des nuages ? Et puis de toute façon, qui d’autre pouvait mieux savoir que lui ce qu’il y avait à faire dans le ciel ? C’était lui le gardien depuis toujours. Lui et lui seul. Et c’est lui seul par conséquent qui pouvait trouver la solution. Un peu vexé par cette allusion à moitié cachée que lui avait faite le chêne, il retourna s’enfermer chez lui. Une nouvelle fois il se mit à réfléchir intensément pour tenter de trouver une solution. Le temps passa. Lassé du jeu que lui offrait le verre, il avait fini par en trouver un autre. Il posait devant lui une bougie, regardait la petite flamme se mettre à danser au moment où il l’allumait, puis une fois que celle-ci s’était stabilisée, il emplissait ses poumons d’air et commençait à expulser celui-ci en direction de la flamme dans l’espoir de la voir s’éteindre…ou pour le moins bouger.
Il répéta ce geste pendant des heures et des heures, inlassablement. Parfois la petite flamme se mettait soudainement à trembler. Le coeur palpitant il soufflait alors de plus belle. Mais ce n’était que le fruit de son imagination ou bien d’un courant d’air malicieux. Il reprenait donc son exercice, le cœur un peu plus lourd.
Ce jour là, il en était donc à souffler et à souffler encore tout en tentant de faire les plans d’une machine dans sa tête qui se butait à ne lui présenter que des choses stupides, lorsque lui vint soudain une autre idée ou plutôt, une autre façon d’aborder le problème.
Et si plutôt que de déplacer les nuages avec du vent, il les déplaçait avec un sac ? Aussitôt, il se mit à envisager cette solution avec un enthousiasme nouveau. Si il arrivait à tisser une immense toile légère, il aurait alors avec lui une sorte de gigantesque filet à papillon à l’intérieur duquel il pourrait enfermer les nuages le temps de les amener autre part. Plus de problèmes pour les arrêter ; plus de problèmes pour les faire démarrer…le sac à nuages était la solution à tous ses problèmes, il en était persuadé.
Son principal obstacle résidait maintenant dans la matière qui allait composer le fameux sac. Il fallait que celui-ci soit résistant car certains nuages étaient relativement lourds. Il fallait qu’il soit aussi léger car sinon il ne serait pas maniable et écraserait les nuages les plus fragiles. Et puis il fallait qu’il soit immense car si il devait transporter les nuages un par un, cela ne servirait à rien.
Il se lança donc dans la recherche de la matière la plus appropriée et fini par conclure que la toile d’araignée était sûrement la plus adapté compte tenu de ses exigences. Le plus difficile fut de s’en procurer la quantité suffisante. Mais une fois ceci accompli, il s’enferma dans sa caverne et n’en sorti plus, tissant jour et nuit.
Il avait presque finit son ouvrage lorsqu’un soir, alors qu’il prenait quelques instants de répits, il entendit des pas à l’entrée de sa caverne. Il regarda et vit dans la lumière du soleil couchant, se détacher une silhouette qu’il reconnut tout de suite. Il s’agissait de celle du roi des animaux, le lion. D’ordinaire la tête haute et le port altier, il se présenta devant Alazgard ce jour là, la crinière tombante, l’œil cerné et l’air profondément fatigué. Ce n’était pas la première fois qu’ils se rencontraient tous les deux et même pour tout dire, c’était un des rares avec qui Alazgard aimait à discuter lorsqu’il allait sur terre. Le roi des animaux portait en lui cette noblesse naturelle, ce tempérament de roi instinctif qui faisait l’admiration d’Alazgard. Certes ils ne s’étaient pas vu très souvent mais cela avait suffit à faire qu’ils s’apprécient. Mais aujourd’hui, le roi était bien mal en point et sa démarche pesante et malhabile ne faisait qu’en rajouter à cette situation tragique. Un peu alarmé, le gardien des nuages se leva précipitamment pour accueillir son hôte :
« - Eh bien mon ami, vous voilà en bien triste état. Qu’a-t-il bien pu vous arriver pour que vous vous retrouviez dans une si piteuse apparence ? »
Le lion s’assit pesamment par terre, repris son souffle qui semblait lui échapper à chaque inspiration et d’une voix rauque, commença à parler :
« - Ah Alazgard ! Depuis combien de temps nous connaissons nous maintenant ? Tant et tant d’années que je ne sais même pas si il existe un mot pour nommer tout cela. Il y eut un silence puis il reprit. Je suis le roi des animaux et comme les autres rois, je ne suis que le reflet de mes semblables. Je ne peux continuer d’exister que parce que les miens sont en bonne santé. J’ai besoin de tous les animaux pour continuer ma vie. Mais aujourd’hui, regardez mon état. Il y eut encore un silence, un peu plus pesant que le précédent, puis il continua. Savez vous pourquoi je suis comme ça ?
« - Je sais, je sais, s’emporta à moitié Alazgard mécontent qu’on vienne une nouvelle fois le déranger pour lui dire qu’il ne faisait pas son travail. Et sachez que moi aussi j’ai quelques petits problèmes en ce moment. Mais sachez aussi que je mets tout en œuvre pour tenter de les résoudre et que bientôt, très bientôt même, tout va rentrer dans l’ordre.
« - Mais combien de temps cela va-t-il prendre ?
« - Comment voulez vous que je le sache, explosa Alazgard en se levant d’un bond. Il y eut un long et lourd silence au cour duquel le gardien des nuages tenta de retrouver son calme. Puis il reprit la parole avec une petite voix. Je suis désolé. Pardonnez moi le lion mais je suis un peu surmené en ce moment. »
Le lion le regarda en clignant des yeux et dit :
« - Que se passe t il Alazgard ? Que se passe t il exactement ? »
Le gardien des nuages regarda alors fixement le roi des animaux. Il lu dans son regard une grande détresse et une grande solitude et l’espace d’un instant il voulut tout lui dire, tout lui avouer ; qu’il ne savait pas, qu’il n’arrivait plus à faire de vent, qu’il était perdu et que cela le rendait malheureux. Il voulait lui dire qu’il se sentait dépassé et faible et qu’il n’avait personne avec qui partager cette douleur. Mais face aux conséquences que pouvait entraîner de telles paroles, il préféra se retenir et se contenta de répondre :
« - Rassurez vous, si cela peut vous paraître long, il ne s’agit de rien de grave. J’ai un peu de mal à maîtriser les vents en ce moment. Puis d’une voix douce il rajouta. Mais ne vous inquiétez pas tout est en passe de s’arranger. Vous pouvez retourner parmi les vôtres et vous faire rassurant, je vous en donne ma parole. »
Le lion resta un long moment sans bouger, son regard plongé dans celui d’Alazgard. Puis il se leva, fit quelques pas lourds en direction de la sortie, la tête basse et les épaules chargées. Juste avant de franchir le seuil, il s’adressa une dernière fois à Alazgard :
« - J’espère que vous allez réussir mon ami. Je l’espère du plus profond de mon coeur car autrement je vous le dit sincèrement…nous allons tous mourir. »

lundi 1 octobre 2007

Conte : Le gardien des nuages (1)

Le gardien des nuages



Ce matin là, Alazgard sortie de sa caverne pour voir où en était les nuages. Tout en étirant ses grandes et puissantes ailes, il mit sa main en visière et commença sa tournée d’inspection. A première vue, tout avait l’air d’être en ordre. Les cumulonimbus qu’il avait poussé la veille à l’autre bout de la terre pour arroser les grandes plaines étaient, malgré leur caractère indiscipliné, toujours en place. Un ou deux cumulus traînaient paresseusement leur grosse masse épaisse au dessus du désert de glace, tandis qu’accroché à la montagne, un troupeau d’altocumulus, formait un océan blanc et cotonneux duquel semblait émerger comme de petits îlots abruptes et pointus, le sommet des pics les plus escarpés.
C’était d’ailleurs sur l’un d’eux, qu’Alazagrd avait élu domicile. L’endroit était parfait pour son travail de gardien des nuages. Il lui offrait un point de vue imprenable sur le monde entier et il était ainsi certain de ne jamais oublier quoi que ce soit. Car gardien de nuage n’était pas une tâche facile. De lui dépendait toutes les cultures des hommes et toute la nourriture des animaux et si par malheur il oubliait d’arroser un coin du monde, alors celui-ci pouvait connaître des famines et des jours de désolations terribles. Mais Alazgard était quelqu’un de méticuleux, qui mettait un point d’honneur à ce que son travail soit bien fait.
Ce matin là, après avoir respiré un long moment l’air frais et vivifiant de l’altitude, il décida de partir rassembler les stratocumulus qui s’en étaient allé se disperser de part le monde. Il prit son envol d’un bond puissant puis se laissa tomber comme une pierre. Il accéléra et accéléra encore, le vent le fouettant son visage de plus en plus en fort. Puis d’un seul coup il rouvrit ses grandes ailes et repartit vers les hauteurs en une longue et immense courbe. Une fois revenu à une altitude raisonnable, il prit son rythme de croisière et se mit en quête des nuages qu’il désirait rassembler. Il finit par en repérer tout un groupe du côté de l’océan. Il se mit à tourner autour afin de bien cerner tout l’espace qu’il avait à gérer. Puis, une fois qu’il eut en tête tout ce qu’il avait à faire, il reprit sa danse mais cette fois, il le fit tout en soufflant. Son souffle était un élément primordial, aussi bien de sa personnalité que de son travail. Car tout le secret de son travail réussi résidait dans ce souffle et dans la maîtrise de celui-ci. Chaque nuage, chaque courbe, chaque angle, nécessitait un souffle particulier. Pas question de faire n’importe quoi et de se mettre à souffler à tord et à travers dans le tas. Non. Faire bouger les nuages était une science qui mélangeait à la fois la force et la douceur, la vitesse et la lenteur, la puissance et la délicatesse. Et Alazgard maîtrisait tout cela avec une dextérité sans précédant. Il en tirait une satisfaction avérée et certains, parmi ceux qui le avaient pu le côtoyer, disaient même de lui qu’il en devenait par moment vaniteux.
Mais après tout, que pouvait bien lui importer ces racontars. Son rôle dans le monde était central et il s’acquittait à la perfection de cette tâche. Tout le reste, n’était que des dires liés à la jalousie, pensait-il.
Une fois donc les stratocumulus rassemblés, il décida d’aller survoler un peu la partie ouest du monde. Ce monde dont il était l’un des garants, il ne l’avait d’ailleurs jamais vu que d’en haut. Certes il était bien descendu plusieurs fois au cours de sa vie sur la terre, mais c’était pour des réunions importantes avec des rois et des dieux. Il n’avait donc jamais connu la terre que vu du ciel, projetant les ombres massives de ses protégés sur des régions entières afin de les rafraîchir, dégageant d’autres pour que les rayons des soleils nourrissent la végétation. Tout n’était pas toujours très simples et à certaines saisons il était même parfois un peu débordé, mais dans l’ensemble, les grands mouvements s’opéraient correctement, grâce à ce souffle dont l’avait gâté la nature.
Une fois les stratocumulus déplacés de l’océan vers les territoires du nord, Alazgard laissa son instinct le guider. Arrivé dans la région de l’ouest, il constata que celle-ci commençait à avoir sérieusement besoin d’eau. Il entreprit donc d’aller chercher des nuages plus au sud afin de les faire remonter.
« - D’autant qu’ils viennent de passer plus de trois mois au dessus de la mer et qu’ils doivent donc être maintenant bien chargé de pluie. » se dit il en lui-même. La journée passa donc ainsi, à bouger les nuages d’un bout à l’autre du monde, soufflant pour les déplacer, soufflant pour les arrêter, couvrant grâce à ses ailes des distances incroyables tout en gardant sur la terre, un œil bien veillant.
Parfois le soir venu, lorsqu’il avait eu une rude et longue journée comme celle d’aujourd’hui par exemple, il aimait à s’asseoir en tailleur sur sa terrasse qui dominait le globe et là, juste pour le plaisir, il jouait avec son souffle. Il se mettait dans une direction et lâchait du bout de ses lèvres, de petites brises innocentes. Elles coulaient alors le long de la montagne, déroulant sur le monde, un tapis de fraîcheur. Il faisait cela juste pour le plaisir de sentir jaillir le vent en lui. Il aimait la sensation de légèreté que celui-ci lui procurait dans la gorge. Tout comme il aimait parfois faire fuser des rafales puissantes et sentir le courant fort monter du fond de ses entrailles avant d’exploser dans sa bouche et bondir par ses lèvres. Mais il est vrai que la petite brise du soir, celle qui calme et qui apaise, celle qui pose et qui rafraîchît, avait souvent sa préférence en fin de journée.
Ainsi passait donc la vie d’Alazgard le gardien des nuages. Et ainsi devait elle se passer, pensait il, jusqu’à ce qu’il disparaisse. Mais la vie parfois nous joue des tours, et même les êtres les plus exceptionnels comme pouvait l’être Alazgard, peuvent en être victime.

Un matin donc, alors que le ciel était d’un calme splendide et qu’il volait en direction du nord afin de ranger quelques stratus posés paresseusement là depuis trop longtemps, passa prés de lui un petit oiseau rouge et jaune qui battait des ailes avec force et vigueur. Le gardien des nuages fut un peu surpris de voir un si petit volatile en cet endroit et il feignit donc de l’ignorer.
« - Mais enfin que peut bien fabriquer un si petit individu par ici ? pensa t il en lui-même. Ici c’est le royaume des vents et des nuages. Tout au plus des aigles et des condors, mais lui, qui est il ? Un petit oiseau de rien qui vit habituellement dans les branches des arbres et sous les toits des maisons. Heureusement qu’il n’y en pas tous les jours des comme lui par ici parce que sinon… enfin bon. » Mais le petit oiseau, loin d’être impressionné, commença promptement à lui parler :
« - Bonjour monsieur le gardien, comment allez-vous ? »
Alazgard le regarda du coin de l’œil et la mine fermée lui répondit :
« - Bien bien. Je vais bien merci.
« - ça alors ; si on m’avait dit qu’un jour il me serait donné de voir Alazgard le gardien des nuages, jamais je ne l’aurai cru.
« - Et bien tu vois maintenant c’est fait…mais je suis désolé, j’ai du travail et il faut que j’y aille. »
Le petit oiseau se mit à redoubler de vigueur dans ses battements d’ailes et piailla :
« - Non non attendez, s’il vous plait, juste un instant. » Un peu agacé Alazgard s’arrêta et le regarda d’un œil noir :
« - Je voulais juste vous demander…pourriez vous souffler pour moi, me faire monter encore plus haut. Mes ailes ne me portent plus et pour un petit oiseau comme moi, ça n’est pas facile d’en arriver là où j’en suis désormais. J’aimerais juste aller un tout peu plus haut et pour vous, cela ne vous coûte rien, à peine un petit souffle. S’il vous plait Alazgard, aidez moi à accomplir mon rêve ! »
Alazgard n’en cru pas ses oreilles. Comment ?! Un petit oiseau de rien du tout, qui n’avait rien à faire si haut, osait lui demander à lui, le grand Alzgard, de le porter aux nus. A la limite de la moquerie, il lui répondit d’un air dédaigneux :
« - Veux-tu rire petit oiseau ? Seul l’aigle ou le condor peuvent bénéficier de mon souffle et encore, seul les plus prestigieux d’entre eux. Crois-tu que je sois un ascenseur à oiseaux ? Je suis Alazgard petit passereau et tu n’as rien à me demander.» Et d’un battement d’aile méprisant, il s’envola vers les hauteurs, reprenant son travail comme si de rien n’était.
Quelques instants plus tard, il trouva sur sa route, cachés derrière une montagne immense, une bande de nuages d’orages qui faisaient des ravages. Mais il eut tôt fait de les balayer à coup de bourrasques puissantes. Certes cela ne se fit pas sans quelques réticences et éclairs perfidement lancés dans sa direction mais il finit quand même par en venir à bout. Les nuages qui abritaient les orages étaient les plus rebelles de tous. Ils détestaient qu’on les bougent et plus on leur soufflait dessus plus ils se cabraient et résistaient. Et si par malheur on s’emportait et que l’on se mettait à souffler trop fort pour tenter de les maîtriser, alors ils prenaient un malin plaisir à se transformer en tempête et pouvaient devenir parfois totalement incontrôlables. Il n’y avait plus qu’à attendre qu’ils se calment et cela pouvait prendre parfois des jours et des jours. Autant dire qu’il valait mieux manier ces nuages là avec des pincettes. Mais Alazgard savait tout cela et ne se faisait plus que rarement prendre dans le piége de la tempête.
Une fois donc les orages rassemblés et répandus là où ils devaient l’être, Alzgard fit un grand tour dans le ciel afin de jeter un œil à l’ensemble de son cheptel. Il se laissa flotter dans les airs, regardant le soleil teinter les nuages de pourpres et de roses. Il avait parfois l’impression que ces formes éléphantesques et vaporeuses allaient soudain s’animer, prendre leur propre chemin dans le ciel et se mettre à bouger toute seul. Elles semblaient si pleines, si vivantes avec leurs formes rondes qui changeaient le temps d’un battement de cil. Mais non. Sans lui, les nuages n’étaient plus que des tas de gouttelettes sans vie, incapable de se mouvoir et de porter la pluie, l’ombre ou la neige à travers le monde. Sans lui le ciel ne serait plus qu’une peinture statique. Grâce à lui la terre et ses habitants pouvaient voir chaque jour, chaque heure, comme un moment différent, comme un moment unique, si peu qu’ils prennent une seconde pour regarder en l’air.
Tout dépendait donc de lui et Alazgard en était fier…Et c’est tout gonflé par cette pensée qu’il rentra ce soir là jusqu’au sommet de la montagne. Mais au moment où il replia ses grandes ailes pour rentrer dans sa caverne, il sentit soudain monter en lui une grande amertume. Le contraste avec la fierté qu’il avait éprouvé quelques instants auparavant fut si saisissant qu’il lui en donna presque un vertige. Il se reprit en s’appuyant sur un bord de la paroi et tout en se tenant la tête, il se dit en lui-même :
« - Eh bien mon ami. Ce combat contre les orages t’as peut être fatigué un peu plus que de coutume. » Ce soir là, il se coucha sans manger et dans un dernier souffle, il éteignit sa bougie, ferma les yeux et s’endormie comme une pierre.

dimanche 30 septembre 2007

Poème

Gourmandises

Assis à ne rien faire
Regardant respirer la mer
Les heures une à une se coulent
Dans le moule de ma mémoire
Fabriquant tacitement une foule
De petites confiseries dérisoires.

Je me délecterais un jour
De tous ces moments de velours,
Un de ces jours à venir
Lorsque la vie commencera à me fuir,
Et que de mon corps sans âge,
Seule ma mémoire me permettra encore le voyage.
Je suçoterai alors un de ces petits souvenirs
Et garderai alors à jamais sur mes lèvres, mon sourire.

samedi 29 septembre 2007