jeudi 9 octobre 2008

Poème

Le premier

Un petit pas qui chancelle

Une larme retenue

Et te voilà ma belle

En route vers l’inconnu.

mardi 7 octobre 2008

Portrait

Regard

Il avait grossi sans jamais chercher à échapper à ce gras qui débordait maintenant de son corps, ce surpoids adipeux et lourd qui le cerclait comme une carcasse de fer. Le souffle roque de celui qui souffre même de respirer, il traînait sa masse molle avec difficulté et mauvaise humeur. Ses cheveux gris en paquets, tombaient jusque sous ses épaules, débordant jusqu’à ses aisselles où ils se mélangeaient avec une barbe épaisse et folle. Habillé d’un tee-shirt kaki tâché qui s’arrêtait au nombril, son jean noir usé par les frottements et les négligences dégoulinait en plis malsains jusqu’à une paire de vieilles sandales de cuirs mainte fois rafistolées. Assis à l’entrée d’un hôtel miteux dans une petite rue dont les pavés gras ne voyaient jamais le soleil, il passait là des journées impavides et humides à regarder le vide. La chaise qu’il torturait à chacun de ses mouvements semblait vouloir rendre l’âme en permanence, mais par un étrange arrangement, à chaque fois que quelqu’un passait par cette rue, c’était sur ce même siége qu’il pouvait le voir assis. Or si son physique était déjà un engagement à la méfiance, il n’était rien comparé à son regard.

Cerclé de rouge par de trop nombreuses nuits d’insomnies passées à fuir on ne sait quel cauchemar, chacun de ses yeux se plantait en vous comme une sangsue avide. Soutenue par cette respiration à la limite de la rupture qui envahissait tout l’espace autour de lui, leur couleur bleu fou déversait sur vous une électrique et inquiétante sensation d’étau oppressant. De l’instant où vous tourniez au coin de la rue et où vous rentriez dans son espace visuel, il était possible de ressentir ce sentiment charnel de malaise désagréable vous parcourir le long de la colonne vertébrale. Son regard vous montait le long du corps, petit parasite affamé et vous saviez que rien ne pourrait lui faire lâcher prise à moins de sortir de son champs d’exploration. Il se nourrissait de vos mouvements, jaloux de ne plus pouvoir depuis longtemps n’exécuter que des déplacements traînants et poussifs. Prisonnier de cette étreinte qui confinait parfois jusqu’au sadisme, plus d’un ne passait plus par cette rue depuis longtemps enfermant chaque jour un peu plus cet homme dans sa démence. Il ne restait plus désormais que des touristes égarés ou des étudiants bravaches pour venir le nourrir. Alors seul, assis sur sa chaise, il attendait. 

dimanche 5 octobre 2008

Petite phrase

Vous n'êtes pas pauvre. Disons que vous êtes plutôt un riche qui n'a pas les moyens.

vendredi 3 octobre 2008

Moment

Changement

Il courait comme un cabri, en faisant l’idiot et plus rien ne comptait d’autre à ce moment-là que ces petits sauts stupides. Il courait comme courrait un enfant, sans réfléchir, juste parce qu’à cet instant, c’était ce qui lui faisait le plus plaisir au monde. Et son fils qui lui tenait la main, ne pouvait pas s’empêcher de rire. Il riait aux éclats. Il riait avec toute la sincérité de l’enfance.

Il riait avec d’autant plus d’éclat que son père ne faisait habituellement jamais de blague. Son père ne sautait pas, ne courrait pas. Son père était un homme lointain, préoccupé, monolithique. Normalement il l’emmenait à l’école le matin en voiture et il ne le revoyait qu’avant d’aller se coucher, le soir. Il travaillait beaucoup lui disait sa maman et il ne pouvait pas tout faire. Son père s’était celui qui ramenait l’argent à la maison. C’était pour ça qu’il partait toute la journée et qu’il rentrait tard le soir, fatigué. Il était celui qui en vacance, ne voulait pas qu’on fasse de bruit l’après midi parce qu’il avait besoin de se reposer. Alors il fallait bien le dire, elles étaient moins drôles les vacances lorsqu’il était là. On ne sortait que lorsque la chaleur était tombée pour aller faire un petit tour dans le quartier, voir quelques amis. Mais il ne supportait pas trop que l’on coure et que l’on crie. Il avait besoin de calme et lorsqu’on partait, ce n’était jamais avec lui parce que même pendant les vacances, il lui arrivait de devoir faire un saut au travail, pour voir si tout allait bien.

Et puis il y avait quelque temps, les choses avaient changé à la maison. Son père était là plus souvent ; de plus en plus souvent. Et puis sa mère avait pris un travail. Maintenant il arrivait que le soir parfois à la sortie de l’école, ce soit lui qui vienne le chercher même si depuis quelque temps déjà, maman l’avait autorisé à rentrer seul en faisant bien attention aux voitures lorsqu’il traversait la grande rue. Il l’attendait devant la sortie, un sourire embêté aux coins des lèvres. Il semblait un peu triste. Il ne téléphonait plus pendant des heures en parlant fort. On aurait dit qu’il attendait quelque chose sans trop y croire.

Et aujourd’hui pour la première fois depuis son entrée à l’école, il n’allait pas manger à la cantine. Le matin même son père lui avait dit qu’il viendrait le chercher pour qu’ils mangent ensemble, entre hommes. Il s’était senti fier. A la sortie de midi il c’était précipité dehors et une fois à la maison, il avait mangé sans faire d’histoire. Son père souriait. Il avait toujours son air un peu triste mais on sentait bien quand même que ça lui faisait plaisir qu’ils mangent ensemble.

Et ce fût sur le chemin du retour à l’école que pour la première fois, il découvrit que son père pouvait être drôle. Il le regardait en coin en souriant malicieusement. Puis il avait souri plus franchement et sans prévenir avait fait un petit saut sur place, à pieds joints. Comme s’il y avait eu soudain un trou à franchir. Puis il avait recommencé à sauter presque aussitôt, cette fois en faisant un moulinet avec ses pieds dans le vide. La situation était tellement inattendue qu’ils avaient commencé à rire tous les deux, main dans la main. Son père reprit le mouvement en l’accentuant.

Sa petite main calée dans celle, ferme, de son père, il commença lui aussi à courir. Ils courraient maintenant tous les deux de plus en plus vite, toujours en faisant des petits sauts ridicules. Ce fut de cette manière qu’ils arrivèrent aux portes de l’école.

samedi 27 septembre 2008

Portrait

Chaleur

 

L’appartement avalait en goulées avides l’air frais venu de l’extérieur. Il s’en emplissait avec délectation, par petits courants d’air voraces et furtifs. Les fenêtres ouvertes comme des bouches immobiles offraient à l’air lourd accumulé tout au long des heures harassantes, une porte de sortie inespérée. Emprisonné dans les quelques mètres carrés de l’habitation, l’air avait enflé jusqu’à en occuper exagérément l’espace, jusqu’à écraser de sa poigne suante le moindre centimètre carré. Au fur et à mesure qu’était montée à l’extérieur la température, malgré les volets fermés et l’immobilité dans laquelle chacun c’était drapé, l’ambiance suffocante et pénible de ces après-midi inertes c’était pesamment installée. Sournoise et poisseuse, la chaleur s’était introduite sans bruit, sans effraction. Avec la certitude de celle qui sait que le combat est gagné d’avance, elle c’était glissée de sa lenteur perverse dans le moindre petit interstice laissé vaquant, traversant les murs, les gavant jusqu’à l’écoeurement de sa  lourde mais implacable main mise. Violemment soutenue par un soleil à qui le ciel avait laissé un libre champ azuréen, elle déferlait avec une bonhomie écrasante sur un monde chauffé à blanc, entièrement soumis à son bon vouloir.

Seule l’arrivée du soir signait parfois la délivrance. À l’aube de ce nouvel espoir, chacun venait boire, ouvrant ses fenêtres, cherchant à renaître. Mais il ne fallait pas être pressé. Il fallait juste attendre le bon moment. Celui où sur le sol, les ombres commençaient à s’étendre en flaques, uniformisant tout ce qu’elles touchaient de leur filtre sombre, remontants le long des murs avant de gagner les toits pour partir ensuite à l’assaut du ciel tout entier. C’était à ce moment-là, à ce moment-là seulement, à ce moment là où la nuit commençait à s’étendre sans bruit, suintant du plus profond du sol que dans les maisons, il était possible de commencer à espérer que l’étau impassible des températures ne se desserre enfin.

Le soleil, emporté par sa course folle, laissait alors place à des heures plus molles. Des heures faites de langueurs joyeuses, de répit mérité et de fraîcheur tombante. À l’ombre de la nuit, le voile noir à peine écarté par quelques bougies, les familles se retrouvaient, les amoureux s’embrassaient enfin, les adolescents buvaient à leur pleine jeunesse, jusqu’à ce que le lendemain le soleil de nouveau n’attise sa fournaise obèse et cuisante, paralysant de sa poigne de fer la vie palpitante. 

jeudi 25 septembre 2008

Poème

Un verre


Ce n’était rien

Qu’un peu d’air salin

Barbouillé de ciel bleu

Avec des rires, un peu

À l’ombre d’une terrasse

Sans l’ombre d’une menace.

 

Ce n’était rien

Qu’un morceau d’amitié brut

Partagé sans autre but

Que le temps qui passe

Mais que rien n’efface.

 

Ce n’était rien

Qu’un verre sur la mer

Sur un brin de terre

Dans notre univers.

mercredi 24 septembre 2008

Moment

Rapine

C’était une journée molle. Pas triste. Molle. Une de ces journées où l’on se laisse porter par un semblant d’envie. Une journée que l’on regarde sans la voir passer, que l’on vie sans y participer. Une journée d’été qui s’écoule, lointaine et chaude. C’était donc depuis que je m’étais levé une journée comme ça. Molle.

Debout aux aurores sans savoir pourquoi, j’avais commencé par aller me promener le long de la plage. Une longue plage de sable fin qui n’en finissait pas. Aussi loin que portait le regard c’était toujours le même paysage qui s’offrait à moi. Les vagues bruyantes foudroyaient ma gauche tandis que l’étendue verte de la forêt de pins juste derrière la dune fermée ma droite. Et puis le vent. Toujours. J’ai marché au milieu cet infini et puis je suis revenu sur mes pas que la mer avait absorbés. Un retour sur des traces inexistantes.

Je ne savais pas quoi faire mais ça m’était complètement égal. Toute mon attention était à cette plage, à ces vagues, à ce vent. À ces traces éphémères qui s’enfonçaient dans le sable avant de disparaître, léchées par le reflux de l’océan gourmand.

Lentement, je me posais la question de ce que j’allais bien pouvoir faire aujourd’hui. Comme si marcher sur cette plage n’était pas suffisant en soi. Comme s’il fallait que j’ajoute quelque chose à cette promenade qui me procurait pourtant en elle-même un plaisir immense. Comme si l’instant ne suffisait pas et qu’il ne pouvait exister que dans la projection d’un projet futur. Les minutes passaient, absentes. Mes pas finirent par me ramener à la civilisation. Je décidais alors de m’adonner à ce que j’estimais être la quintessence des vacances ; lire le journal assis à la terrasse d’un café.

Les nouvelles en poches, je choisis au hasard la terrasse ombragée d’un bistrot qui s’ouvrait nonchalamment face à la mer. Les familles commençaient à arriver par petites grappes, les enfants devants, impatients, les parents suivants, discutant. Il faisait bon. Je commençais à parcourir quelques articles tout en faisant tourner ma cuillère dans ma tasse. Je prenais mon temps. Je prenais le temps. A bras le corps. Pleinement. Sans arrière pensée et sans retenue. Chaque seconde était une nouvelle victoire.

Au bout d’une heure j’avais fini de lire les dépêches internationales ; dramatiques comme d’habitudes. Vivre dans la peur doit être intrinsèque à l’homme.

Vers onze heure j’étais toujours assis là à flotter d’articles en réflexions, tentant de comprendre à mon niveau ce grand barnum mondial qu’il m’était donner de voir.

J’étais encore évaporé dans mon auto argumentation lorsque mes oreilles captèrent le bruit d’une conversation joyeuse jaillissant juste derrière moi. Deux jeunes filles venaient de s’assoire juste dans mon dos, inondant de leur babil cette matinée finissante. Une petite pointe d’excitation curieuse me saisit. Or l’avantage d’être seul à la terrasse d’un café est que l’on peut suivre en toute impunité une conversation qui ne vous est absolument pas destinée. Mes yeux restèrent donc posés sur la même ligne pendant que mon attention elle, se délectait de ce qui se passait dans mon dos.

Il était question d’un homme musclé, apparemment très beau, avec qui avait passé la nuit la jeune femme à la voix la plus aiguë. Elle ne tarissait pas d’éloges sur sa conquête nocturne au grand étonnement de l’autre qui apparemment n’en revenait pas et semblait même faussement choquée. Il me sembla cependant rapidement qu’elle était plus jalouse de l’audace de son interlocutrice. En tous les cas si elle suivait avec intérêt, elle n’approuvait que du bout des lèvres.

Ce qui était sûr en revanche était que l’une comme l’autre étaient persuadées que personne ne les écoutait. J’eu droit en conséquence, aux détails les plus précis, aux remarques les plus crues, aux éclats de rires les plus complices et aux confidences les plus intimes. Et j’aimais ça. Non pas parce que j’étais là par effraction et que certains auraient pu sentir une certaine jouissance à ce voyeurisme éhonté, mais plutôt parce que j’étais le témoin invisible d’une scène intensément personnelle et qu’il est rare dans la vie courante de pouvoir ainsi assister à ce genre de révélations. Tant dans sa frivolité que dans son naturel d’ailleurs.

Le flot de la discussion continuait, incessant et gai. Par moments je tournais une page évasive, histoire d’entretenir ma diversion mais tout entier, j’étais à la conversation de ces jeunes femmes. Elles sautaient maintenant d’un sujet à l’autre, parfois en plein milieu d’une phrase mais toujours avec le même engouement, avec la même joie, avec la même spontanéité.

Je finis par comprendre qu’elles n’étaient pas amies mais cousines. Qu’elles devaient avoir dans les vingt ans et que celle qui avait couché avec le fameux homme musclé était déjà engagée avec quelqu’un d’autre resté dans leur ville d’origine pour des raisons professionnelles. Cet encanaillement n’avait rien de sérieux. Une entaille dans le contrat comme elle le dit elle-même. Une expérience, rien de plus.

On pouvait sentir un lien très fort entre elles. Un lien tissé dans le passé, dans les souvenirs de vacances passées ensemble, dans les disputes stupides d’adolescentes et dans les réconciliations qui avaient dû en découler.

J’appris aussi beaucoup sur leur famille. Puis il y eut un petit silence, le premier, et cette question :

« - Tu es passée à Roque Brune ?

« - Non. Tu le sais très bien.

« - Tu vas y aller ?

Silence

« - J’crois pas non. J’sais pas en fait. C’était comment ? »

Silence. Inspiration profonde :

« - Un peu…un peu triste. Enfin… pas triste mais…enfin tu vois quoi.

« -  Hum…comme d’habitude.

« - Ouais. Pascal a fait son cirque. Christian n’a rien dit

« - Il dit jamais rien de toute façon. Cet imbécile sort des conneries grosses comme lui et personne lui dit jamais rien. Ça m’énerve ça. Et toi à peine tu dis ce que tu penses tout le monde te regarde de travers. Tout ça parce que ce gros beauf paye l’entretien de la baraque.»

Elle avait dit « conneries » avec une vulgarité et une violence qui lui avait été jusque-là étrangère. Visiblement, le contentieux était sérieux et profond.

« - Oui mais Mamouche. T’as pensé à elle ?

« - Oh hé ça va  hein ! Mamouche elle est capable d’exiger qu’on vienne en jouant sur la corde sensible mais par contre elle est pas capable de dire à son crétin de fils que c’est pas parce qu’on fait pas comme lui il pense qu’on est forcément de la merde.

« - T’es dure. Elle veut juste te voir. Déjà que Thierry et les Gergoron ne viendront pas cette année t’imagine ? Elle va pas voir grand monde. En plus t’es juste à côté elle comprendrait pas que tu viennes pas. »

« - Juste à côté juste côté. On voit que c’est pas toi qui te déplace en vélo. Et puis elle est pas censée être au courant que je suis là. » Silence ; long et lourd.

« - Tu lui as pas dit que j’étais là hein ?

« - Moi non. Mais ta mère oui.

« - Oh putainnnnn ! Mais pourquoi elle est allée lui dire ça, je lui avais dit de rien dire !

« - Eh ben oui mais elle a pas pu résister. Juste une après-midi. On y va ensemble.

« - Humm. De toute façon maintenant j’ai plus trop le choix. Demain ?

« - Non pas demain, y’aura personne de la journée, tout le monde s’en va voir les Bremont. Mais après-demain ça te va ?

« - D’accord. Comme ça le matin on aura qu’à aller se baigner au Lion, c’est juste à côté. On pique nique ensemble et après on y va.

« - Super. J’appellerai ce soir à Roque Brune pour leur dire. Qu’elle heure il est ? »

Dans la seconde qui suivit, elles avaient disparu. Je ne vis jamais leur visage. Juste leur dos, leurs silhouettes.